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La culture, partout au cœur de la résistance … 

by sur 15 mai 2020

La culture !

Une saison au Congo d’Aimé Césaire. Mise en scène de Christian Schiaretti

« Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve. » Cette pensée du poète Hölderlin, souvent citée par Edgard Morin et reprise en exergue de plusieurs articles inspirés par la crise actuelle, trouve sa résonance dans le péril qui nous occupe aujourd’hui. La Culture est, selon moi, « ce qui sauve », l’antidote qui nous sauvera de la sidération. C’est elle qui dans les pires moments de notre histoire a contribué à renouer les liens d’humanité et de résistance. Je repense à ces femmes extraordinaires dans les camps de la mort qui, comme Charlotte Delbo, Marie-Claude Vaillant Couturier et tant d’autres, récitaient les pages des grands auteurs pour donner à leurs camarades la force de résister.

Ce qui fait la richesse et l’identité de notre pays et que le monde entier nous envie, c’est bien sa culture, ce bien irremplaçable qui éclaire nos consciences et les chemins de la liberté. La culture irrigue toutes nos activités humaines alors que dans le budget de l’état, elle est la dernière roue du carrosse. Ses retombées économiques sont difficilement quantifiables et dépassent de loin les aides qu’on lui accorde. Encore moins quantifiables sont les bienfaits de ce baume spirituel qui nous permet de partager les splendeurs du présent, les traces du passé et les espoirs des temps à venir. La culture nous permet d’aller à la rencontre de l’autre, et nous aide parfois à supporter l’insupportable.

« Créer c’est résister, et résister c’est créer » écrivait en 2010, à l’âge de 93 ans, Stéphane Hessel, cet éternel jeune résistant, dans le livre « Indignez-vous ». Il lançait cet appel, après avoir fait l’état des lieux de notre société néo-libérale qui, avec méthode, a démembré nos acquis sociaux et tout le socle des réformes profondes du programme du Conseil National de la Résistance qui mettait l’homme et son bien-être au-dessus de toute autre considération. Dix ans après ce constat, l‘accélération du démembrement de nos services publics aura été de pair avec l’accélération de la rotation du capital et de la mondialisation, la mise en œuvre de la 5G (comme une cerise sur le gâteau), se proposant aujourd’hui, avec l’appui de ceux qui nous gouvernent, de balayer toutes les dernières résistances à l’asservissement des consciences.

Alors oui, nous sommes en droit d’être indignés quand nous constatons les égards, qui se chiffrent en milliards d’euros, pour aider les entreprises comme Air France ou Renault à se refaire une santé et renflouer les caisses des actionnaires. C’est un choix qui dit bien que, pour ceux qui nous gouvernent, rien n’a changé ! Le productivisme polluant est de retour pour rattraper le manque à gagner.

Oui, nous sommes en droit d’être indignés en constatant les miettes qui vont être distribuées pour aider la culture à sortir la tête de l’eau dans ce naufrage annoncé.

A ce jour, des milliers de spectacles, de représentations de toutes les disciplines artistiques, sont annulées. Des milliers d’artistes et d’organisateurs vont devoir renoncer à des créations qui ont demandé des mois de préparation dans l’enthousiasme. Des dizaines de milliers d’intermittents, de techniciens, d’administrateurs sont privés d’activité, des dizaines de milliers d’espoirs et de désirs se sont envolés, sans oublier les publics et toutes les activités liées à l’organisation de ces manifestations. Il est difficile d’estimer tous les dommages collatéraux dans les territoires, dans les villes, dans les villages, dans les quartiers, dans les cités, dans les foyers, dans nos consciences, dans la vie de tous les jours, des sinistres qui s’annoncent durables et destructeurs.

Il y a eu d’autres temps où des ministres comme André Malraux ont eu le courage de faire d’autres choix pour vivifier notre patrimoine culturel en mobilisant les énergies des créateurs et des publics et donner à la culture toute sa place. Cette politique n’était pas ponctuelle, dictée par une « crise », mais s’inscrivait dans le long terme, comme une mission naturelle, essentielle au bien-être du citoyen.

Aujourd’hui, force est de constater qu’aucune parole audible n’apporte de solutions à la hauteur de ce désastre systémique, si ce n’est du saupoudrage, comme l’aura été cette idée du chèque culture distribué à la jeunesse, à l’image des chèques cadeaux offerts à la clientèle des supermarchés. Aucune volonté de saisir l’occasion pour réunir l’ensemble des acteurs de la culture et envisager, dans la concertation, une refondation de ses missions. Le président se donne des allures de mécène généreux en distribuant, pour masquer son incompétence, des compensations qui n’auront qu’un temps.

Il est temps de convoquer les « états généreux de la culture » où se retrouveront toutes les chevilles ouvrières de ce qui fait notre véritable richesse pour envisager cet autre monde que nous sommes en droit de rêver, où la culture sera un service public au même titre que la santé. Un service public où la rentabilité ne sera plus la priorité, le nombre d’or qui mesure « la place de cerveau disponible » du consommateur, pour citer la phrase emblématique du patron de TF1. Rappelons qu’à sa création, TF1 était la première chaîne nationale appartenant au service public, avant d’être bradée au privé pour en faire ce que nous connaissons aujourd’hui : un instrument de diffusion d’une sous-culture formatée et asservissante soumise aux lois des indices d’écoutes et du marketing.

Des « états généreux » convoqueront toutes les voix qui dénoncent la faillite de ce modèle de société mortifère et de ses gestionnaires qui ne pensent qu’à recoller les morceaux pour poursuivre la même politique.

Des « états généreux » qui rendent compte de tous ces cahiers de doléances écrits dans la solitude du confinement pour élaborer une nouvelle constitution où la culture sera une priorité, comme moyen de résistance aux virus de toutes sortes qui dénaturent la condition de l’homme pour en faire une part de marché.

En attendant ces « jours heureux », je ne peux m’empêcher de citer le poète en résistance Robert Desnos qui écrivait en 1942, aux heures les plus sombres de l’occupation nazie, porteuse du virus de la haine :

« Du fond de la nuit, nous témoignons encore de la splendeur du jour et de tous ses présents.
Si nous ne dormons pas, c’est pour guetter l’aurore qui prouvera qu’enfin nous vivons au présent. »

Frank Cassenti – cinéaste et musicien

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