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Famille syrienne ou InSyriated ?

by sur 15 décembre 2017

En proposant le dernier film de Philippe van Leeuw, Une famille syrienne[1], dans le cadre des Rencontres Cinématographiques d’Aire-sur-la-Lys (29 novembre 2017), nous avions prévu d’animer un débat à l’issue de la projection. Mais sous l’émotion qui perdura longuement après la fin du générique, ce ne fut pas aisé d’ouvrir la discussion sur la situation syrienne. Comme l’a fait remarquer un spectateur, le film ne porte pas à vrai dire sur l’actualité syrienne mais sur la souffrance des civils, victimes d’une guerre qui pourrait se dérouler n’importe où. On ne peut que compatir avec les personnes qui subissent les violences entrainées par un tel conflit, se révolter contre les guerres en général, tout en pensant sans doute que l’ « on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs », comme le note un dicton bien connu.

Le seul élément filmique qui nous indique que le fragment de vie qui constitue la trame de la fiction, se déroule en Syrie, c’est le titre : Une famille syrienne. Il annonce en même temps que nous allons entrer dans l’intimité d’une famille : des membres d’une famille et des voisins sont regroupés dans un appartement au cœur d’une ville – Damas ? Alep ? – dont le centre est régulièrement bombardé. Cette famille, dont on ne connaît pas le patronyme, est la dernière à vivre dans l’immeuble déserté. La mère de famille, Oum, entourée de ses enfants, d’un couple de jeunes mariés qui viennent d’avoir un bébé, de son beau-père, d’un neveu (le mari est parti … sans doute un combattant) vivent dans un enfermement restitué par une série de détails quotidiens. La famille s’organise pour survivre dans un environnement hostile et menaçant (des hommes rôdent cherchant à profiter de l’absence des habitants). Ce titre factuel, descriptif, épuise en quelque sorte le sujet. Difficile de prendre prétexte de ce huit-clos pour ouvrir un débat sur les enjeux du conflit syrien.

La discussion aurait pu au fond en rester là. Quelques mots sont dits néanmoins pour rappeler que la violence qui se déchaîne en Syrie depuis 2011, ne peut pas être comparée à celle qui sévit au Vietnam, dans les années 1960, au lendemain des accords de Genève. Ici, les « camps » sont eux-mêmes divisés, des chrétiens soutiennent Bachar El Assad, des jihadistes se sont mêlés aux démocrates syriens qui avaient lancé le mouvement après ce que l’on a appelé « les printemps arabes ». L’analyse socio-politique des groupes en présence ne permet pas de « choisir son camp ». A la fin des années 1960, à l’inverse, il était facile d’incriminer l’ « impérialisme américain » : de l’analyse objective de la situation a priori, se déduisait un mot d’ordre simple que allait bientôt être brandi massivement. Les mobilisations y apparaissent comme une conséquence prévisible découlant d’une étude théorique de la situation. Les mobilisations sont potentiellement là ex ante, opérateurs de transformations dont le passé est gros.

On peut néanmoins s’interroger : n’est-ce pas un effet « rétroviseur » ? N’y a-t-il pas eu dès 1967 des films – Loin du Vietnam par exemple, conçu par des réalisateurs, parmi les plus grands, et des techniciens du cinéma (plus de 200 personnes au total) qui voulaient contrecarrer le discours officiel et médiatique qui s’acharnait sur le Vietnam du Nord, en lançant dans l’espace public, cette œuvre collective porteuse de voix multiples, afin d’alerter une opinion publique soumise aux messages pro-américains ? N’y a-t-il pas eu également des musiciens (Colette Magny avec Vietnam 67), des hommes de théâtre (Armand Gatti avec V comme Vietnam) qui ont agi par solidarité avec le peuple vietnamien, alors même que l’issue de la guerre était incertaine ? Ce sont autant de prises de parole dans l’espace public sans lesquels le soutien accordé au peuple vietnamien n’aurait sans doute pas été aussi massif.

Première remarque donc : les initiatives citoyennes ne découlent pas par pure déhiscence des rapports de force observables dans une situation. Il a fallu des engagements individuels et collectifs, des actions dont le succès n’était pas acquis, des paris en quelque sorte, pour que la situation au Vietnam évolue jusqu’à la défaite des USA. Rien de mécanique dans ce processus : et si on repense à la Charte des 77 en Tchécoslovaquie, ou aux premiers résistants contre l’envahisseur nazi, rien dans la situation qui précède ne permet de prédire le résultat final de ces actions. On peut perdre.

Revenons à l’histoire syrienne de ces dernières années. Que les populations civiles et les mouvements démocratiques syriens n’aient pas bénéficié d’un vaste mouvement de solidarité internationale, ne peut être justifié a posteriori par la nature des forces en présence : la pluralité des points de vue, de part et d’autre, aurait empêché que se forme « naturellement » (on dirait aujourd’hui par ruissellement !) une opinion publique capable d’enrayer le processus de guerre. C’est plutôt la faiblesse des initiatives en faveur des populations civiles et démocratiques qui doit être analysée. Mais ce n’est pas mon propos de porter ce regard critique sur ce qui n’a pas été fait ou n’a pas été relayé, en dépit de l’intérêt majeur que présenterait cette analyse.

Ces considérations à première vue purement académiques – où s’affrontent différentes théories des mobilisations socio-politiques – apportent-elles quelque chose à la lecture du film ? Peut-être, en effet.

En fait, Une famille syrienne est le titre donné par les producteurs français. En Belgique et dans de nombreux festivals, le film de Philippe van Leeuw est programmé sous le titre InSyriated. Difficile à traduire littéralement : « enSyrianisé » ? Le caractère rugueux et inhabituel de ce barbarisme subsiste pour un public anglophone. C’est un néologisme créé pour le film ; pour un film produit dans et pour une communauté linguistique largement francophone.

Du coup, si on prend au sérieux le titre que Philippe van Leeuw lui a donné, l’argument selon lequel le film est une critique des dégâts civils collatéraux de toute guerre à partir du quotidien d’une famille ordinaire, ne suffit plus.

Pourquoi InSyriated ? La matrice de formation de ce néologisme évoque des termes comme enkysté, encapsulé, enfermé, piégé dans la question syrienne.

Du coup, l’enfermement de la famille dans le dernier appartement habité d’un immeuble, n’est plus seulement un ressors dramatique, mais une métaphore de cette « enSyrianisation ». Revoir le film à partir de cette grille de lecture ouvre des pistes interprétatives nouvelles. En effet, cet enfermement est vécu très différemment par les occupants de l’appartement. D’une part, le couple se prépare à l’exil. La femme de ménage et le neveu souffrent de devoir restés cloîtrés dans cet espace exigu, au bord de la promiscuité. En fait seule Oum, la mère, qui dirige son petit monde d’une main de fer, au nom de règles strictes faites à la fois de prescriptions rigides et de choix personnel, défend et entretient cet enfermement. C’est l’interprétation de la situation qu’elle brandit à chaque moment dramatique (bombardement, visite de rôdeurs, etc.) qui commande les comportements qu’elle impose à tous (se réfugier dans la cuisine, etc.). Les jeunes, en revanche, décident de sortir pour récupérer le corps du jeune père de famille abattu le matin par les snipers. Ils prennent des risques considérables : les snipers sont toujours à l’affût, mais ils ne peuvent pas ne pas agir.

On peut voir dans ce contraste, la métaphore des deux manières de se rapporter à cette situation tragique. D’un côté, le repli et l’attente que « les conditions soient mûres pour sortir » au nom d’une analyse qui ne laisse aucune place à l’invention, qui ne voit que les dangers et la probabilité d’un échec. De l’autre, une action menée en dépit des risques de mort et d’échec. D’un côté, pur mécanisme (étayé par une analyse  imparable) ; de l’autre, engagement au nom de principes et de convictions. La raison déductive est symbolisée par la mère et les règles de comportement très strictes  qu’elle cherche à imposer. Les jeunes, à l’inverse, par conviction et contre la raison, mettent en péril leur vie ; et leur pari éminemment risqué permet de sauver le jeune père abandonné pour mort dans le parking au nom de quelque chose qui ressemble à un calcul rationnel : Il faut savoir faire des sacrifices, accepter de casser des œufs …

Pour ma part, je comprends InSyriated comme une invitation à réexaminer cette manière de penser, quasiment naturalisée – incarnée par la mère – qui veut que la décision d’agir soit « déduite » (et donc déjà contenue potentiellement) dans les rapports de force existants : l’action comme pure déhiscence de l’analyse théorique. Cette manière de penser est opposée, dans le film, à l’action de rupture, risquée, mais conforme aux principes moraux et qui échappe au calcul : la décision de sortir, ignorant l’avis de la mère, peut être vue comme la métaphore d’une prise de parole courageuse mais aléatoire dans un espace où dominent (par leur silence) ceux qui ont décidé de différer sans cesse l’engagement de manifestations de solidarité avec les populations syriennes …

A ses débuts, tout projet politique de changement radical est minoritaire, aventuré … Le changement n’est jamais une conséquence déhiscente de ce qui le précède.

On lira avec bonheur l’analyse d’Octobre 1917 par Christian Laval et Pierre Dardot[2]. On y suit l’histoire d’un enjeu similaire : faire confiance à l’action initiée par les gens ou se régler sur la théorie …

Miguel Abensour[3], en refusant d’étayer son exigence démocratique radicale sur un fondement philosophique qui se donne pour indiscutable, propose une critique de la politique au plus près de « ceux d’en bas » (selon ses propres termes) dans un geste de rupture avec les positions de surplomb qui ont trop souvent justifié les dérives autoritaires de politiques imposées d’en haut à des populations possiblement rétives.

Hannah Arendt écrit au début des années 1950 un petit texte, resté inédit jusqu’en 2000[4], intitulé « Les œufs se rebiffent ». En exergue de son essai :

You can’t break eggs without making an omelette

That’s what they tell the eggs[5].

Randall Jarrell

Ne pas rester pas InSyriated. Refuser de casser des œufs au nom d’une omelette à venir …

Michèle Leclerc-Olive

__________________________________________

[1] Projeté à l’Espace Culturel AREA d’Aire-sur-la-Lys dans le cadre du programme de Rencontres cinématographiques Cinéma citoyen cofinancé par le CD62.

[2] Pierre Dardot et Christian Laval, 2017, L’ombre d’Octobre. La Révolution russe et le spectre des soviets, Lux-Humanités.

[3] Miguel Abensour, 2009, Pour une philosophie politique critique, Paris, Sens & Tonka.

[4] Hannah Arendt, 2000, La philosophie de l’existence et autres essais, Payot, p. 177-194.

[5] Les sacrifices qu’on vous impose sont démesurés, mais c’est pour un grand et beau projet. C’est ce qu’on dit aux œufs.

 

 

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