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« Prédations minières » en débat

by sur 27 octobre 2017

L’ouvrage collectif, Anthropologie des prédations foncières. Entreprises minières et pouvoirs locaux, (EAC, 2017), issu de diverses rencontres organisées par CORENS, a donné lieu à plusieurs conférences-débats (Paris, Bordeaux, Montpellier, etc.)

Le compte rendu de l’une d’entre elles donne une idée des échanges autour de ces prédations minières, et montre que le problème se pose pour tous les pays « riches en ressources ». La malédiction des ressources …

Michèle Leclerc-Olive, Anatomie d’une transaction entre une société canadienne et une communauté villageoise malienne. Quelques réflexions épistémologiques. 

En introduction, Michèle revient sur les trois niveaux de son analyse :

  • Autopsie des transactions entre une mine et des communautés villageoises
  • Rôle de l’Etat – et plus particulièrement des pouvoirs publics locaux
  • Nouvelle épistémologie – contre le néolibéralisme – autour des notions de commun et de public

Michèle travaille sur les communautés villageoises dans la région de Kayes dans le cadre d’une anthropologie politique focalisée sur les modes de prise de décision. Dans ce territoire bouleversé par les réformes néolibérales (par exemple la réforme du code minier impulsée par la Banque mondiale), les projets de coopération, l’immigration, elle analyse comment évolue et se transforme les territoires politiques locaux.

Elle s’est intéressée à la problématique des relations entre entreprise minière et communauté villageoise à partir d’un forum à Sitikali, initié par l’ARCKF, autour de l’impact de l’exploitation minière sur le territoire (en 2011). La question formulée de ce forum porte sur les logiques de compensation mais elle voit une question sous-jacente : faut-il extraire à tout prix ? Elle travaille sur ce sujet avec 3 Films 14, et avec le soutien du Conseil Départemental du Pas-de-Calais.

Avec la découverte de minerais sur ce territoire par les orpailleurs, des sociétés minières étrangères sont arrivées. Michèle pose la question de la distinction entre la firme et l’entreprise ; sur son terrain elle voit plutôt des « sociétés juniors » –  des sociétés financières qui font de la prospection – avant de revendre à d’autres entreprises comme la B2 Gold. Ce modèle de société écran et la forte circulation des capitaux rendent difficile l’attribution d’une « nationalité » financière de l’entreprise : on l’associe au pays où elle est immatriculée. Ces entreprises sont déconnectées du territoire et si elles emploient des maliens, ceux-ci ont fait leurs études à l’étranger et sont donc empreints d’un « imaginaire transnational ».

Le Mali est le 3e producteur d’or africain (50t exportées par an), et selon les projections, il n’y aura plus d’or dans le pays dans 12/15 ans. L’or, à la différence des autres minerais, ne sert quasiment pas à l’industrie (10/12% de la production), le reste est intégré dans la machine financière mondiale. Le territoire exploité par B2 gold, la mine de Fekola, est un espace clôturé de 75km2 (cf. les images prises par drone). L’implantation de la société pose des problèmes au niveau matériel : détour pour accéder au village, relations tendues avec les orpailleurs –puisque l’orpaillage est criminalisé par l’Etat et par les grands ONG occidentales, et sur le plan symbolique : puisque le nom donné à la mine est celui d’un hameau appartenant à un autre village, nom « volé » aux populations locales. Par ailleurs, Michèle souligne que la gendarmerie est arrivée avec la mine sur ce territoire. Il existe aussi des problèmes relatifs aux maigres compensations octroyées aux villageois pour débroussailler de nouvelles parcelles. Selon elle, les habitants n’ont aucune envie de provoquer des troubles.

A l’inverse, à 200km de là, les communautés villageoises se sont révoltées sur la mine de Sadiola à la suite d’un scandale sanitaire, médiatisé notamment par le film de Camille de Vitry.

Cette absence de mobilisation, elle l’explique par l’absence de moyens d’informations alternatifs sur lesquels pourraient s’appuyer les villageois pour accuser/dénoncer la mine. Il y a un fort problème d’asymétrie de l’information puisque la mine mobilise une forte intelligence (pour ses calculs d’actualisation, pour négocier les contrats de la concession) tandis que les communautés n’ont pas d’appuis technique/scientifique (ex. pas de calcul du coût en eau pour produire un kilo d’or). Les mécanismes de compensations sont standardisés = valeur estimée d’une année de récolte ; montant fixe par arbre. Ce sont des « transactions pour solde de tout compte », ensuite la compagnie n’est plus responsable à l’égard de la communauté. Les différentes sociétés qui se succèdent protègent leur image à l’international mais elles ne tiennent pas leurs promesses d’autant à l’égard des villageois. A l’inverse les villageois considèrent qu’ils ont donné l’accès à « leur » terre et que dès lors les deux parties sont ainsi liées sur le long terme ; d’où l’étonnement suscité par le non-respect des promesses faites par les entreprises.

Derrière les discours sur l’économie dématérialisée, Michèle met en évidence les dimensions matérielle/physique dans le fonctionnement de la mine (ex. rôle de la gendarmerie).

La discussion démarre sur les raisons qui poussent, ou ne poussent pas, les habitants à se révolter. Fred questionne la pertinence d’une stratégie axée uniquement sur le renforcement des capacités des acteurs dans un contexte où il n’y a pas d’espace de négociation. Est-ce que les populations n’ont pas conscience du rapport de force d’où leur non-mobilisation ? Michèle souligne qu’il y a des protestations ailleurs – mais que peu d’informations circulent sur ces mobilisations dans le pays. De plus, s’il n’y a pas de conflits à Fadougou, c’est aussi que la population est dans une phase d’attente de l’embauche des jeunes. Au départ, elle pensait que les pouvoirs publics locaux, à la suite du processus de décentralisation, pouvaient enrayer l’implantation minière – comme dans la configuration sud-américaine par exemple ; mais dans le cas du Mali, ils sont toujours avec le gouvernement central et les entreprises. Michèle note une montée de la contestation, notamment en Afrique de l’ouest (Mouvement Y’en à marre, mobilisations contre le CFA).

La catégorie d’Etat est aussi questionnée, et Fred souligne l’importance de regarder plutôt le réseau de relations qui sous-tend les investissements : quelles divergences dans la société malienne qui permettent ces investissements ? Michèle reconnait qu’il est peut-être plus pertinent de parler d’élites dirigeantes

Sandrine dresse une comparaison avec l’Amérique Latine (Nicaragua) et un cas de mise en échec d’un projet d’exploitation grâce à la mobilisation sociale (avant la signature du contrat d’exploitation), qu’elle explique par une plus grande structuration du mouvement social. Toutefois, cette question a divisé la population (pro et anti mine).

Maura met en garde contre une lecture euro-centrée des mobilisations qui ne considérerait que les formes de mobilisations traditionnelles (ex. manifestation) ; au Sénégal par exemple, dans le cas de Senhuile, les populations se sont emparé de la question de l’implantation de la firme en allant consulter les autorités religieuses – attention aux formes locales du politique.

Guillaume souligne la grande hétérogénéité des groupes sociaux au sein d’un village (pécheurs, orpailleurs, etc.) et s’interroge sur l’impact de cette hétérogénéité sur (les formes de) la contestation. Par ailleurs, les migrants semblent jouer un rôle important et la question se pose des rapports entre autochtones et migrants.

La discussion revient ensuite sur les facteurs qui motivent/entravent une mobilisation. La mobilisation du village d’à côté montre bien qu’il n’y a pas de fatalité, se pose alors la question des ressources des acteurs, et Eve demande d’avantage d’informations sur ce cas de mobilisation réussie. Michèle relativise la réussite de cette mobilisation ; s’il y a bien eu révolte – les orpailleurs sont entrés sur le site de la mine, parce que la gendarmerie leur a demandé de quitter leur zone d’orpaillage – et ont cassé une machine, la prospection et l’exploitation minière n’ont pas cessé.

A Kangaba, (à 200km de Fadougou), ils n’ont pas gagné, mais ils se sont révoltés. La révolte a eu un impact ponctuel sur le cours de l’action à Toronto, mais sans affecter le cours de l’action à moyen terme et la société minière continue d’exploiter. Dans le cas de Sadiola, la mine a pris en charge le traitement du bassin contaminé mais sans cesser ses activités.

Emilie pose la question du rôle des ONG dans la structuration des mouvements de contestation. Michèle parle alors d’une tentative de créer un réseau des communautés villageoises minières pour faire front commun face aux mines. Par ailleurs, au-delà de la critique contre les mines, elle souligne l’importance de désenclaver ces mouvements en lien par exemple avec l’enjeu de la dépossession de la terre –cf. critique de la Via Campesina.

N’y-a-t-il pas un risque de survaloriser la cohésion sociale locale, demande Fred, est-ce que l’arrivée de la mine ne permet pas à certains acteurs de remettre en cause la régulation sociale établie ? Par ailleurs, Jean-Michel émet l’hypothèse que la mine cherche à cantonner les échanges au niveau local, plutôt qu’à l’échelon national, car le rapport de force leur serait plus favorable. Idem pour le raccourcissement des durées de vie des projets/négociation : plus l’enclave est petite et plus la durée de l’exploitation est courte, plus la négociation sera défavorable aux populations locales. Pour Michèle, le « national » n’est pas a priori favorable aux populations. A cette échelle, une revendication est formulée qui réclame que les mines soient maliennes mais ça ne remet pas en cause le modèle extractif.

Isabelle fait un parallèle avec Fos-sur-Mer : même modèle modernisateur ; idée que les politiques publiques interviennent dans un désert ; renforcement du coût social des projets au fur et à mesure ; question de la compensation qui passe notamment par l’emploi des jeunes. Ainsi la compensation est toujours économique et libératoire = droit à la pollution et à la destruction. Ces deux cas sont des trajectoires d’exploitation d’un territoire = création de richesse pour d’autres qui se fait par dépossession alors qu’il y a eu des négociations avec les pouvoirs locaux. Aller au-delà de la seule négociation, et regarder l’impact sur les populations : négocier quoi, pour combien de temps ?

Antoine demande ensuite si ces entreprises minières intègrent les risques de mobilisation et de contestation dans le business plan et les réponses apportées en anticipation de cette conflictualité. Les entreprises font œuvre de pédagogie vis-à-vis des communautés villageoises pour faire accepter leur projet (cadeau, respect des traditions). Ces entreprises ont deux groupes d’interlocuteurs à séduire – les populations et les investisseurs – et donc deux discours à tenir (ex. lorsque les orpailleurs ont cassé les machines, l’entreprise a mise en évidence le fait que les orpailleurs s’étaient introduits sur le territoire de l’entreprise parce qu’ils savaient qu’il y avait de l’or et non l’inverse). L’acceptabilité sociale –notamment à l’égard des opinions publiques occidentales, (ex. fonds de pension) est un enjeu majeur pour les entreprises.

Enfin, Maura met en évidence le rôle du Canada dans l’économie minière mondiale – 90% des entreprises minières internationales y sont enregistrées pour bénéficier des avantageuses politiques fiscales (cf. travaux de Alain Deneault). Dans ce pays, plusieurs ONG ont enquêté sur ces entreprises et l’utilisation de leurs capitaux. Elles sont plutôt rares en France …

From → Activités, Analyses

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