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Mali: La crise politique : pour un débat de fond

by sur 17 mai 2015

mines

On souligne volontiers actuellement l’absence de débat de fond au Mali sur les enjeux de la crise que traverse la pays. Un échange plutôt vif a récemment opposé Joseph Brunet-Jailly, ancien directeur de l’IRD  et Younouss Hameye Dicko, ancien ministre (http://blogs.mediapart.fr/blog/joseph-brunet-jailly/140515/le-ministre-younouss-hameye-dicko-fait-la-lecon-au-professeur-et-quelle-lecon).
Cette querelle s’est ouverte à l’occasion de la sortie en librairie d’un ouvrage collectif, Le Mali contemporain, qui rassemble des travaux réalisés entre 2008 et 2011, à partir d’une projet de recherche élaboré en 2007. Celui-ci ne concernait pas directement le Nord du Mali.

Joseph Brunet-Jailly, Jacques Charmes, Doulaye Konate (dir) :Le Mali contemporain, éditions Tombouctou-éditions IRD, 2015, 673 p. Le livre est désormais en librairie à Bamako; il sera prochainement disponible aussi en France.

Les temporalités de la recherche ne sont pas celles des agendas politiques ou des médias ; On peut le regretter, mais c’est un fait qui révèle la nécessité de prendre du recul pour analyser les situations : le sens des événements – pour ne rien dire de l’élaboration des politiques – ne jaillit pas dans le présent de leur émergence.

Et malheureusement il n’y a pas de débat de fond sans ces analyses … Vos commentaires et réactions sont les bienvenus.

Pour contribuer à ce débat que la signature (?) des accords d’Alger ne pourra interrompre, nous vous proposons un billet de M.M. Morin, posté en mars 2015 sur le blog : phpBB. Avenirs Afrique Europe. Forum sur les problèmes politiques et économiques entre l’Afrique et l’Europe
Quelques URL qui donnent accès à d’autres textes :

http://avenirsafriqueurope.forumprod.com/la-republique-de-l-azawad-t19.html#p23
http://avenirsafriqueurope.forumprod.com/la-classe-politique-malienne-a-t-elle-fait-perdre-l-azawad-t23.html#p27
europe.forumprod.com/mali-unitaire-a-gestion-federaliste-occasion-ratee-t14.html#p17

Azawad (mars 2015) :

argent en dessous, manoeuvres au dessus.

Par Marcel-M. MONIN mars 2015.

Le texte d’Alger de février 2015 sur l’Azawad (v. le texte sur internet) doit se lire d’abord dans le contexte international. Parce que le contexte international, c’est l’enjeu des matières premières. Qui a suscité ailleurs et toujours, guerres, misère, révolutions, partitions ou tentatives de partitions d’Etats, éliminations d’hommes politiques ou de gouvernements.

Vue de l’extérieur, la question de l’Azawad se pose toujours en des termes assez simples.

Le Nord Mali, l’Azawad, regorge de richesses (qui ne sont pas encore exploitées).
Ce ne sont pas les Maliens (ni du sud, ni du nord) qui les exploiteront, pas plus qu’ils n’exploitent l’or qu’ils se contentent de laisser partir (1).

Au deuxième plan, les Maliens (en général) sont intéressés par les rentrées fiscales (nécessairement petites pour assurer la « compétitivité » des entreprises étrangères dans l’économie financiarisée) que l’exploitation des richesses engendrera.
Et une poignée d’entre eux seront intéressés par les commissions, qui après déduction des rétro commissions, les enrichiront personnellement, ainsi que la nomenclature qui gravite autour d’eux grossie des inévitables parasites.

Quant aux populations sur le territoire desquelles les puits et mines seront ouverts, il y a fort à parier qu’en dehors de la privation de leurs terres et de la pollution qui les tuera un peu plus, ils n’en verront pas plus les effets bénéfiques, que les habitants des villages dans lesquels on extrait l’or n’ont vu leurs conditions de vie s’améliorer.

Cet argent peut être encaissé par les uns, par les autres, ou être partagé, si, dans ce dernier cas, la constitution impose une répartition (hypothèse d’une solution d’un Etat unitaire à gestion fédérale / décentralisée) … peu importe.

Pour les exploitants (étrangers) et les Etats qui les soutiennent avec leurs troupes, peu importe également que le territoire sur lequel ils vont pomper ou extraire, soit le Mali centralisé, le Mali à gestion fédérale ou décentralisée, ou bien soit l’Etat indépendant de l’Azawad.

Leur intérêt, c’est d’exploiter à un bon prix. Ils savent faire.
Leur nécessaire préoccupation, c’est de pouvoir exploiter en sécurité. Sans craindre les jihadistes (2). Et sans avoir à souffrir des conséquences des rigidités intellectuelles et des intérêts d’une poignée de politiciens.

Sur quelles troupes (locales) pourront-ils compter ? Quelle est la formule qui le permettra ? Ce sont les questions qui se posent, mais que le texte d’Alger ne résout toujours pas.

A défaut de vision géostratégique des gouvernants, les populations du sud et celles de l’Azawad seront fixés sur leur avenir lorsque les étrangers auront, eux, des certitudes sur la formule qui les arrangera.

Lesquels vont d’abord observer comment le texte d’Alger de février 2015 sera reçu par ses destinataires, concrètement, par le MNLA (3).  Selon que ce dernier acceptera ou non (et avec quels moyens en cas de refus) aujourd’hui ce qu’il refusait hier.

Sur le plan interne, l’analyse de texte enseigne que le document rédigé à Alger en février 2015 avec la bénédiction des autorités centrales de Bamako s’inscrit dans l’exacte ligne de la tactique (peut-on parler de stratégie ?) suivie par ces dernières depuis la proclamation d’indépendance de l’Azawad d’avril 2012.

Tactique simple que l’on peut résumer ainsi :

1/ Faire accepter (tout de suite) sa reddition par le MNLA pour pouvoir redéployer au Nord et dans la foulée les troupes fidèles à Bamako ;
2/ renvoyer à plus tard toutes les réformes, quelles qu’elles soient. En se contentant de promesses assaisonnées de logorrhée.

Le tout en jouant sur le temps, le temps étant nécessairement défavorable au MNLA. On a vu à cet égard que le temps a permis la tentative de coup de force orchestré par Moussa Mara, ancien premier ministre ; et a permis la constitution de milices armés favorables aux gouvernement de Bamako, chargées d’attaquer le MNLA et de parler, « légitimement » au nom des populations du Nord aux lieu et place du même MNLA et des alliés de ce dernier.

Le texte de février 2015 est rédigé dans cette même logique.

La seule chose concrète apportée par la signature, si le MNLA signe, est que le MNLA est désarmé immédiatement et que l’armée malienne a la voie libre pour se déployer dans le Nord là où elle n’est toujours pas. Ce qui n’est rassurant ni pour la population (qui se souvient des représailles anciennes), ni pour les dirigeants (des dispositions sur de procédures judiciaires leur promettant de se retrouver sur le banc des accusés des tribunaux maliens).

Le reste prend la forme d’une déclaration d’intention, nécessitant la rédaction future de textes constitutionnels et de textes législatifs au contenu exact inconnu. Nécessitant en plus de l’accord futur (et incertain) des parlementaires, dans un contexte dans lequel ces derniers, en phase avec la population du sud, sont hostiles à un changement significatif de la situation du Nord, de peur de faciliter l’indépendance.
Déclaration d’intention prolongée par des annexes, dont l’une (annexe 3) annonce le bonheur sur terre. Dans laquelle les rédacteurs ont simplement oublié de promettre la distribution de bonbons aux enfants des écoles chaque lundi matin.

Rien de neuf.

De son côté, le MNLA est-il contraint de signer eu égard au contexte ? Ou bien a-t-il encore une marge de manœuvre (à condition que les autorités de Bamako renoncent à leur tactique) ? (4).

En tous cas, on est toujours (après que beaucoup de temps se soit écoulé) au point … zéro sur le fond (5).
Ce qui était « normal » au début du processus, mais ce qui ne l’est évidemment plus en mars 2015.
Pour couronner le tout, le fait que le document d’Alger de février 2015 a été signé (6) par les seules milices du gouvernement et … le gouvernement (sic) , ne fait qu’ajouter à l’affaire un côté farce (7) .

Avec la probabilité logique et mécanique que, les choses étant ce qu’elles sont, les humains ne changeant pas, et l’histoire ne se ré écrivant pas par un tour de passe-passe, la question de l’indépendance de l’Azawad (plus question d’une formule de décentralisation poussée ou de fédéralisme) sera reposée à terme.
Avec d’autant plus de force lorsqu’elle resurgira, que les évènements de 2012 ont inscrit dans les veines que la chose était jouable. Et que l’attitude des autorités de Bamako aura démontré une fois encore qu’il n’y a décidément pas d’alternative à l’indépendance (8).

Ce qui, évidemment, et en cas d’indépendance, n’irait pas dans le sens de la solidarité (qui nous paraît nécessaire) des Africains pour faire valoir leur droit à maîtriser leur destin … « contre » les intérêts des prédateurs extérieurs.
Mais là c’est une autre question. (9)

Marcel-M. MONIN
Maitre de conférences honoraire des universités
Docteur d’Etat en droit
Consultant (droit constitutionnel, droit administratif, réforme universitaire)

————————————————————-

(1) au lieu de le conserver sur le sol africain. Par exemple pour pouvoir avoir un jour la maîtrise de l’émission d’une monnaie fiable qui leur appartienne, et qui les ferait sortir de l’esclavage et du sous-développement persistant auxquels le système du prêt auprès d’établissements financiers extérieurs les astreint. Et qui fait que « l’Afrique est riche, mais les Africains sont pauvres ».
(2) lesquels ont la fâcheuse habitude, par les temps qui courent, de se trouver là où il y a du pétrole ou du gaz.
(3) pourquoi spécifiquement le MNLA ? Les troupes jihadistes n’étant pas le problème de Bamako, puisque l’élimination de ces dernières est durablement prise en main par des troupes étrangères, le seul « adversaire » réel est le MNLA. Parce que le MNLA est laïque donc fréquentable par les étrangers, et parce qu’il s’inscrit dans la lignée du mouvement de fond contestant dès avant l’indépendance que cette région soit gouvernée à partir de Bamako. Contestation née dans le cadre d’une histoire qui n’est pas celle de tout le monde, enrichie de griefs tirés concrètement des pratiques des gouvernants qui fallut subir depuis l’indépendance du Soudan français devenu Mali.
Le MNLA est également dans la ligne de mire des bien pensants de l’anticolonialisme et des pourfendeurs de la françafrique qui voient dans le MNLA le mouvement qui aurait eu ou a les sympathies de la France, au motif que la revendication d’indépendance de ce mouvement favoriserait les entreprises françaises. Ce qui fait que ces militants oeuvrent activement à diffuser les thèses et les intérêts des politiciens de Bamako, lesquels doivent bien sourire d’avoir comme petites mains des pères la morale. Parmi eux (il n’y en a pas beaucoup), un chercheur … de micros, grand coureur de médias, conférences et autres forums, qui omet de dire (lorsqu’il récite avec application le même argumentaire de place en place) quelles entreprises de quels pays devraient, selon lui, extraire le pétrole, le gaz, l’uranium et le reste. Ce qui laisse entrevoir au moins dans les discours dont il s’agit (on n’ose pas aller plus loin) des failles et quelques sujets d’interrogation.
Etant entendu que si le gouvernement de Bamako avait d’aventure dans ses cartons (l’avenir le dira)  le projet de confier l’exploitation des richesses du sous sol du Nord Mali à des entreprises venues d’ailleurs, l’indépendance de l’Azawad anéantirait la concrétisation de ces perspectives. D’où l’intérêt qui s’attacherait le cas échéant pour les dirigeants de Bamako, aux discours de ces (utiles) personnes qui mettent dans le « même sac » le MNLA et les Français (v. par exemple sur You tube : « où va le Mali ? », partie 2).
(être réinterprétée comme ayant été verrouillée dès l’origine en vue du résultat dont il s’agit. Ce qui, paradoxalement, relance de facto la question de la proclamation de l’indépendance de l’Azawad.
(6) en dehors des divers spectateurs appelés à apposer leur paraphe à l’usage de l’opinion publique internationale, et à celui des rédacteurs de commentaires complaisants.
On notera à cet4) Par exemple faire en sorte que le gouvernement de Bamako, puisqu’il déclare à la communauté internationale qu’il est acquis aux réformes, dévoile le contenu de ces dernières. En commençant par rédiger sans délai (avec le MNLA et les autres forces représentatives de l’ensemble des sensibilités maliennes (une nouvelle constitution peut d’ailleurs avoir un intérêt pour tout le monde) le texte constitutionnel et les projets de lois donnant une existence concrète aux réformes. Textes que le gouvernent s’engagerait à soumette à la votation avant une certaine date.
L’adoption de ces textes (qui supposerait que le gouvernement les soutienne auprès de sa majorité parlementaire, sans laisser celle-ci les vider de leur substance) mettrait fin ipso facto, à la situation de conflit.
Et donnerait des indications aux étrangers, sur l’attitude qu’ils pourront avoir sur la question de la forme de l’Etat.(5) Il faut se demander à cet égard si l’Algérie a bien « joué ». Expliquons : L’Algérie ne peut pas vouloir d’un Azawad indépendant, qui risquerait de donner de mauvaises idées à ses propres Touaregs. Dans ce contexte, et très astucieusement, l’Algérie a mis la main sur la direction de la médiation. Et, ainsi que les textes qui ont été élaborés sous son autorité le montrent et ainsi que la satisfaction des autorités gouvernementales maliennes le confirme s’il en était besoin, l’Algérie a, sous un certain rapport « travaillé pour » Bamako … à faire échouer tout ce qui pouvait faire penser à un projet ou à un processus d’indépendance. L’effet en retour du résultat zéro de ces opérations et le fait que la procédure de médiation peut égard que les autorités de Bamako ont, en cas de difficulté avec le Nord, pratiqué deux tactiques. Soit la répression, soit le retournement de certaines élites nordistes. Les répressions ont alimenté le sentiment nationaliste. Quant au retournement d’un ou de quelques individus, c’est une tactique qui jette le trouble un moment chez l’adversaire. Mais quand l’un d’eux tombe, en succombant à la tentation (« how much ? » ou chantage), il est remplacé.
(7) On se rappelle l’aphorisme que l’on prête à Goebbels (le spécialiste de la propagande et de la manipulation sous Hitler) :
« Plus c’est gros, plus ça marche ; plus on répète un mensonge, plus le peuple y croit».
S’il est de fait que les médias ont immédiatement répété avec un bel entrain que le texte d’Alger avait été transformé en accord quasi historique du fait qu’il a été signé (en restant vague sur les signataires), l’affaire est peut être un peu trop grosse pour  « marcher » longtemps. Car le texte et l’identité des signataires peuvent être aisément trouvés sur internet. Surtout que parmi les analystes, il y a les représentants des sociétés multinationales.  Qui peuvent imaginer sans peine les conséquences, sur les potentiels lieux d’exploitation, des inévitables réactions des principaux intéressés (ceux qui sont porteurs de la revendication ancienne et actuelle d’un traitement juste et convenable,  qui a été à l’origine de constantes « rébellions » et de la déclaration d’indépendance de 2012).   Qui, au surplus, contrôlent toujours une partie du territoire (sur lequel ils ont depuis l’origine, et malgré l’indépendance, le sentiment d’être chez eux). Et auxquels on vient de proposer, après leur avoir faire miroiter que l’on s’entendrait,  de signer (en essayant qui plus est de leur forcer quelque peu la main de manière peu habile) un texte qui s’analyse nécessairement en ce qui les concerne, en « un marché de dupes ».
(8) Analyse qui ne peut manquer d’être également faite par les étrangers dont il a été parlé ci-dessus. Lesquels peuvent, à cet égard, en tirer des conséquences quant à leur attitude vis à vis des autorités de Bamako, qui peuvent leur paraître alimenter un problème ayant en réalité une solution. Sur ce point, voir nos précédentes analyses de la « stratégie » (et de ses conséquences) du gouvernement malien sur le blog Avenirs Afrique Europe : « Mali unitaire à gestion fédéraliste : occasion ratée ? » (février 2013) ; « La République de l’Azawad ? » (avril 2014) ; « La classe politique malienne a-t-elle fait perdre l’Azawad au Mali ? » ( juin 2014) .
(9) Qui ne peut d’ailleurs pas trouver de solution en l’absence d’hommes d’Etat comme l’Afrique en a eu quelques uns et que l’Histoire attend de nouveau.
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From → Analyses

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