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Richesses des Territoires et leurs populations

by sur 20 juillet 2014

Voici le texte Richesses des territoires et populations locales, rédigé par Michele LECLERC-OLIVE à l’issue des dernières activités menées par CORENS en France et en Europe dans le cadre de sa contribution à l’Education au Développement et à la  réflexion sur le développement de la région de Kayes.

Richesses des territoires et Populations locales

En ce début de juin 2014, trois rencontres ont constitué des temps forts de nos activités. Deux d’entre elles ont été organisées par CORENS et CIBELE (2 et 13 juin) ; nous avons participé à la troisième (5 juin) qui était organisée par l’université de Louvain-la-Neuve en Belgique.

Ces trois rencontres abordaient les thèmes majeurs de réflexion posés par le développement de la région de Kayes : le développement agricole et l’exploitation des richesses minières[1]. Elles avaient en commun d’accueillir des chercheurs, des experts, des responsables associatifs et des représentants de pouvoirs publics locaux.

Si les rencontres de Paris et de Louvain la Neuve, ne limitaient pas géographiquement leurs enquêtes, en revanche la rencontre du 13 juin, Développement agricole en région de Kayes : quelles innovations porteuses ? était centrée quant à elle sur le territoire kayésien. Elle avait notamment pour ambition de contribuer à l’enrichissement de l’expérience de l’ADT-RK (Agence de Développement Territorial en Région de Kayes), notre partenaire au Mali, et de créer un réseau d’échange et de réflexion sur le développement en région de Kayes, largement nourri des savoirs et des expériences d’autres régions du monde.

Le 2 juin : grâce à l’appui du Conseil Général du Pas-de-Calais et avec le soutien de l’IRIS et du RIAM, CIBELE et CORENS organisaient une journée d’étude internationale Pouvoirs locaux et richesses des territoires. Un compte rendu de cette journée, rédigé par Guillaume Pastureau, a été posté sur ce blog de CORENS.

Il nous semblait en effet nécessaire, pour penser aujourd’hui le développement de la région de Kayes, de prendre du recul et d’appréhender les mutations du contexte général qui en dicte les contraintes. Les problèmes rencontrés en région de Kayes, sont de même nature que sont auxquels sont confrontés d’autres populations dans le monde. Nous avons donc décidé de donner la parole à des chercheurs qui étudient d’autres territoires et qui proposent des analyses d’ensemble des évolutions observables depuis une vingtaine d’années.

Le 5 juin, des chercheurs ayant animé la rencontre du 2 juin (Alain Denault et Quentin Mégret), ainsi que des responsables de CIBELE (Sylvie Capitant) et CORENS (Michèle Leclerc-Olive) participaient à un atelier international organisé à Louvain-la Neuve : Rush to soil and subsoil : sharing analysis. Une trentaine de jeunes chercheurs, de diverses universités, Louvain la Neuve, bien sûr, mais également Gent et Antwerpen, se sont réunis pour partager leurs enquêtes avec des ONG belges : Justice et paix, Africa-Europe Faith and Justice Network et Catapa.

Enfin, le 13 juin, CIBELE et CORENS accueillaient, dans les locaux de la Maison des Associations du 3ième arrondissement (75003), Tiécoura Traoré, directeur de la ferme pilote les Ananas du Sahel (située à 15 km de Kayes), qui a lancé un vaste projet de fermes coopératives en région de Kayes.

Cette rencontre qui a réuni près de quarante personnes (responsables associatifs, acteurs de la coopération décentralisée, associations maliennes de développement, bureaux d’études, etc.) nous offrait l’occasion de prolonger la réflexion générale développée lors des deux journées d’étude en focalisant l’attention sur une région particulière – la région de Kayes – à partir d’un projet ambitieux de Société Coopérative Multifonctionnelle : Alternatives de Développement pour la Vie sur Terre qui entend contribuer à l’émergence de 1100 fermes coopératives en région de Kayes. Avant de souligner les quatre axes forts du projet, je voudrais resituer l’importance de cette initiative, par rapport à la réflexion générale dans laquelle s’inscrivent CIBELE et CORENS.  

Il n’est pas possible de contribuer au développement local sans des réflexions sur les mines.

Si, depuis le forum de Sitakily (novembre 2011) CORENS et CIBELE pensent qu’il n’est pas possible de contribuer au développement local (tant au développement urbain que rural) en région de Kayes sans mettre au centre de la réflexion la question minière (elle-même plurielle), en organisant la journée d’étude du 2 juin, c’était la première fois que nous proposions d’élargir le champ de la réflexion en rapprochant dans une même analyse[2] l’exploitation des richesses minières et les pratiques d’accaparement des richesses foncières, observables dans de nombreuses régions du monde à l’initiative notamment de pays déficitaires en terres arables comme la Libye, la Corée du Sud ou l’Arabie Saoudite[3].

Certes, la région de Kayes est inégalement concernée actuellement par ce double phénomène : si l’exploitation du sous-sol est organisée de longue date, on n’observe pas encore beaucoup d’acquisitions foncières massives comme dans le delta du Niger[4].

Mais dans ce domaine les évolutions sont largement irrévocables : une fois ces annexions privatives (souvent transnationales mais pas seulement) légalisées, la reconversion de l’activité agricole vers l’agro-industrie (voire l’agro-carburant) est difficilement réversible et le retour à une agriculture familiale probablement périlleux et certainement coûteux en temps et en énergie, voire en vies humaines.

Il vaut donc sans doute mieux anticiper ces évolutions possibles. Ici, comme pour les richesses minières, la transparence des transactions, aussi nécessaire soit-elle, n’en modifie ni le contenu ni les conséquences, et la responsabilité sociale des entreprises, elle non plus, ne donne pas accès à la question fondamentale : celle de la capacité des citoyens et des citoyennes à participer à la définition et la mise en œuvre de politiques de développement équitable.

La terre est un bien public.

Il est donc vital, pour les populations locales, et pour notre terre à tous, de trouver des solutions alternatives, de nature à renforcer les capacités de résistance à ces programmes délétères. La terre n’est pas une marchandise et la qualité de son usage ne se mesure pas à sa rentabilité financière. En tant que ressource, territoire et paysage, la terre est un bien public dont la protection/exploitation ne peut relever des seules pratiques du marché.

Pour autant, il ne faut pas se voiler la réalité : aucun retour à un passé rural idéalisé n’est aujourd’hui possible. C’est même exactement l’argument majeur sur lequel repose l’offre de « modernisation » du monde agricole prônée par les tenants de ces mutations néo-libérables. Par exemple, l’Agence de Promotion des Investissements (API) au Mali, qui prépare actuellement l’ouverture d’un guichet à Kayes pour les investisseurs locaux potentiels, s’adresse également aux investisseurs transnationaux en leur proposant d’acquérir des terres arables dans les diverses régions du pays (http://www.apimali.gov.ml/). Au pays Dogon plus de 110 000 ha seraient disponibles…

Et personne n’a oublié l’ « affaire Daewoo[5] » ni, plus près de nous, l’affaire du bois d’ébène exploité par la Chine dans la commune de Galée dans le cercle de Kita[6]. Par ailleurs, réduire le développement agricole de la région à la création de filières[7] ne laisse pas de renforcer l’idée que ce serait d’abord et prioritairement dans l’extraversion que l’activité agricole doit chercher des débouchés afin de générer du développement local. Ce dont on peut douter : l’expérience montre qu’elles génèrent des ressources sans entraîner automatiquement le développement d’autres activités. De telles filières, une fois opérationnelles[8], si elles sont tournées vers des marchés extérieurs à la zone, mettent également le niveau de vie des populations à la merci de retournement de conjoncture dans des espaces politiques sur lesquels elles n’ont aucune prise.

La Société Coopérative Multifonctionnelle  Pour la vie sur terre.

Les mouvements sociaux et les groupes paysans – notamment le mouvement paysan Via Campesina, qui en novembre 2011, lors de la conférence internationale tenue au Mali, a lancé une alliance mondiale contre l’accaparement des terres – le plan d’action de Nyéléni – estiment que la seule alternative viable est de développer l’agriculture familiale ou coopérative (TNI, p. 23). C’est à ce titre que la Société Coopérative Multifonctionnelle Pour la vie sur terre, même si elle en est au stade de projet, nous permet d‘enrichir l’imaginaire politique et met en échec la prétendue inéluctabilité de la privatisation de la planète.

Soulignons quatre axes essentiels du projet que nous proposons de mettre en débat sur ce blog : vos commentaires apporteront des expériences concrètes ou des réflexions plus théoriques qui intéresseront chacun d’entre nous.

1) La forme coopérative[9] se présente comme une alternative viable à l’actionnariat et à la privatisation de la terre, en proposant un mode d’exploitation réglé sur la reconnaissance du « commun » comme valeur et pratique alternatives à la vison néo-libérale du monde (Dardot et Laval, 2014).

2) Les régions du Sud peuvent échapper à la fatalité de n’être que des pourvoyeuses de matières premières : transformer localement les produits de l’exploitation du sol et du sous-sol est de nature à créer de la richesse locale susceptible et de soutenir des dynamiques de développement endogène.

3) Une agriculture biologique est possible : non seulement l’achat d’intrants chimiques crée une dépendance financière dommageable, mais leur usage rompt avec des connaissances ancestrales précieuses

4) Enfin, l’engagement principal consiste à produire pour un marché local à développer et à renoncer à l’idée que seules filières d’exportation sont susceptibles de créer de la richesse locale.

 Soyez dès à présent remercié(e) pour votre engagement dans ce débat.

 Michèle Leclerc-Olive

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[1] Nous n’oublions évidemment pas le dossier fondamental des voies de communication et des moyens de transport (route, rail et air) sans lequel toute entreprise de développement local reste vaine. Un documentaire sur ce sujet est en préparation qui doit servir à amorcer le débat avec les acteurs du développement en région de Kayes.

[2]L’ouvrage en préparation, réalisé à partir des communications des journées d’étude des 2 et 5 juin en fera largement état.

[3] Voir en particulier, L’accaparement des terres. Un livret (2011) qui propose notamment d’examiner l’accaparement des terres à travers la lentille de l’économie politique. « L’accaparement des terres doit être analysée dans le contexte du pouvoir omniprésent du capital national et transnational dont le désir de profit l’emporte sur les significations, utilisations et systèmes de gestion foncière enracinés dans les communautés locales. » (TNI, p. 3). 

[4]On notera toutefois l’initiative de Swiss Bullion Company (SBC) – société financière et holding suisse spécialisée dans le commerce de l’or –, qualifiée d’« idée généreuse » par Monsieur Abdoulaye Pona, président de la jeune Chambre des Mines du Mali (crée en 2012). Selon Monsieur LITTERA, président de SBC, il reste encore une quantité insoupçonnée d’or sur les sites d’exploitation artisanale, abandonnée par les orpailleurs faute de disposer de la technicité requise. Le projet est de convaincre les détenteurs des sites (qui ? NdlR) d’autoriser SBC à récupérer, grâce à une technologie appropriée, l’or laissé sur place par les orpailleurs. Après avoir récupéré tout l’or, SBC s’engage à tout raser, niveler et planter des arbres. Sur certains de ces espaces, la compagnie suisse envisage la culture d’espèces végétales pourvoyeuses de biocarburant. La Chambre des Mines a déclaré qu’elle s’impliquerait elle-même pour faire aboutir cette heureuse initiative au Mali. Les territoires du cercle de Kéniéba sont directement concernés par cette initiative qui à terme pourrait bien conduire à l’éviction des agriculteurs et orpailleurs locaux. Nous avons nous-mêmes rencontré SBC qui propose aux orpailleurs sur les placers de convertir les résidus pour en faire des briques en banco …  

[5] En novembre 2008, le Financial Time révélait que la Corée du Sud avait acquis la maîtrise (contrat emphytéotique de 99 ans) sur 1, 3 millions d’hectares de terres cultivables à Mada-gascar pour en exporter le produit, en échange d’une promesse d’embauche locale. La FAO, tirant les leçons de cette affaire, a publié un guide encadrant les contrats fonciers : Accaparement des terres ou opportunité de développement ou Néocolonialisme foncier ?

 http://WWW.bastamag.net/(information tirée de la thèse d’Alima Chene-Sanogo, voir infra).

[6] Voir le journal malien L’indépendant du 11 mars 2008 et pour une étude approfondie de cette question, la thèse d’Alima Chene-Sanogo, Enjeux fonciers et développement « durable » au Mali, Université de Bourgogne, 2012.

http://tel.archives-ouvertes.fr/docs/00/83/93/14/PDF/these_CHENESANOGO_Alima_2012.pdf

[7] Voir par exemple l’étude : Filières porteuses en région de Kayes au Mali

http://fr.calameo.com/books/00078552805e0602239c0

[8] Grâce à l’action de l’ADT-RK, l’intercommunalité qui regroupe autour de la gomme arabique les communes de Béma, Fassoudébé, Guédébiné, Grouméra (dans le cercle de Diéma), est aujourd’hui partie prenante du Projet de Renforcement des capacités productives et commerciales de la filière gomme arabique au Mali du Ministère du commerce. Dans cet accord, officialisé le 23 juin dernier lors d’une visite d’une forte délégation du Projet conduite par son coordinateur, Mohamed Sidibé, l’ADT-RK a veillé à ce que cet accord facilite la création de coopératives et l’installation locale d’unités de traitement et qu’il finance la réalisation d’un marché local. Les communes de Diabigué, Koréra-Koré et Trougoumbé du cercle de Nioro, qui avaient déjà manifesté le souhait d’adhérer à cette intercommunalité, l’ont réaffirmé à cette occasion. Des communes du nord du cercle de Bafoulabé, quant à elles, ont exprimé le désir de bénéficier d’un programme similaire. 

[9] L’expérience allemande regorge d’initiatives de ce type, y compris dans le domaine énergétique. De telles initiatives menées à l’échelle locale dans les pays dits « du Sud », peuvent bénéficier de stratégies « saute-mouton » qui consistent à leur apporter le soutien de pressions extérieures additionnelles de la part d’acteurs internationaux (TNI, p. 30.).

Bibliographie

– Chene-Sanogo Alima, 2012, Enjeux fonciers et développement « durable » au Mali, Université de Bourgogne, thèse soutenue en 2012.

http://tel.archives-ouvertes.fr/docs/00/83/93/14/PDF/these_CHENESANOGO_Alima_2012.pdf

 -Dardot et Laval, 2014, Commun. Une révolution du XXIème siècle, La Découverte.

 -De Leener Joanna, 2011, L’accaparabilité des terres. Une investigation dans le Macina, Office du Niger, Mali. Mémoire de master en Sciences Politiques, Université Catholique de Louvain la Neuve.

-La Via Campesina (2011), Stop Land-Grabbing Now!, Nyeleni Conference Declaration. http://viacampesina.org/en/index.php/main-issues-mainmenu-27/agrarian-reform-mainmenu-36/1127-stop-land-grabbing-now

 -Transnational Institute : www.tni.org   TNI, L’accaparement des terres. Un livret,

www.tni.org/sites/www.tni.org/…/laccaparement_des_terres_francais.pdf

  

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