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Election : guerre ou dialogue !

by sur 10 juin 2013

Election, guerre ou dialogue

Par Michèle Leclerc-Olive

Nous sommes à environ un mois et demi de l’élection présidentielle malienne. C’est la date du 28 juillet qui a été retenue et elle vient d’être confirmée, hier encore (mercredi 5 juin) par François Hollande qui s’exprimait à l’UNESCO, face aux principaux dirigeants ouest-africains : « Quand je dis à la date prévue, ça veut dire dans tout le Mali, dans toutes les villes du Mali, et donc à Kidal, comme partout au Mali. »

Sans doute faut-il se demander si les conditions matérielles du scrutin seront réunies à temps. On comprend bien qu’un fichier biométrique offre de réelles garanties de transparence, mais sa réalisation et son utilisation dans des zones où l’électricité n’est pas d’usage fréquent seront-elles conformes aux attentes qui ont justifié cette technologie électorale ? Ce n’est pas notre propos.

Nous souhaitons partager avec nos lecteurs nos inquiétudes qui se dégagent de la lecture de divers articles et documents publiés récemment.

Le 23 mai 2013, RFI postait sur son site un billet intitulé Mali : après deux mois d’existence, la Commission pour le dialogue et la réconciliation au point mort.  On y trouvait quelques déclarations qui n’encourageaient pas à penser que la volonté concrète de dialogue était aussi ferme que les grandes déclarations lancées au moment du lancement de cette initiative.

« Joint par RFI, M. Sokona, le président de la CDR, balaie les critiques. « Nous travaillons, ça se met en place, (…) et nos équipes iront sur le terrain rapidement pour prendre des contacts », explique-t-il sans donner aucune précision. « Nous sommes les dindons de la farce, cette direction n’est pas légitime », réplique l’un des commissaires qui ajoute : « Nous n’avons aucun moyen de déplacement, pas de financement et même pas de bureaux, je me demande comment la direction compte aller dans le Nord. »

Plus nuancé, un autre commissaire estime qu’il faut aller « doucement mais sûrement » : « Nous avons un mandat pour les deux prochaines années, il n’y a pas d’urgence. Nous travaillons sur notre plan d’action ». Mais lorsqu’on lui demande quand est-ce qu’il sera publié, ce commissaire répond : « Aucune idée ! » Deux mois d’existence, six réunions, mais aucun élément concret alors qu’il y a urgence à négocier dans le Nord. Un bilan plus que mitigé pour cette commission pourtant saluée lors de sa création. »

De son côté, le Centre pour le Dialogue Humanitaire, a organisé plusieurs rencontres de médiation entre des représentants des différentes communautés des régions de Gao, Tombouctou et Kidal. Plusieurs de ces rencontres ont été filmées. On se rend compte, en visionnant ces films documentaires toute l’importance de ces échanges où s’écrit l’histoire des relations entre ces communautés, cristallisées jusque là en récits figés autour d’invectives réciproques, d’approximations factuelles et d’attributions identitaires forgées dans l’urgence des situations qui ont conduit souvent à l’exil une partie importante de ces populations.

Les rencontres se sont déroulées sous la forme d’ateliers d’échanges de trois jours à Saly, au Sénégal, Kaya au Burkina-Faso et au Niger. Les participants y ont formulé un certain nombre de recommandations et d’engagements pour ressouder de manière concertée, efficace et durable le tissu social, profondément éprouvé par la perte de confiance et le sentiment de trahison entre certaines communautés.

«Notre approche consiste à amener les communautés qui, à un certain moment, ont eu des problèmes de cohabitation, à dialoguer entre elles, à discuter, à se pardonner entre elles et, si possible, à décider de leur vivre ensemble», a expliqué fin avril 2013, Eric Blanchot, le coordinateur pour le Sahel, lors d’un compte rendu à la presse malienne. Le journaliste de 22 Septembre, conclut : « Gageons que notre Commission Dialogue et Réconciliation se fera le devoir de capitaliser ces acquis, très importants, et de s’approprier la démarche, ce qui permettrait de gagner un temps précieux pour le retour de la paix et du vivre ensemble séculaires entre toutes les communautés du Nord Mali. Sans impunité, bien sûr, cela va sans dire! »

Mais ces entreprises de dialogue et de réconciliation sont, on le sait, des opérations qui demandent temps, maturation, patience. Leur conclusion ne se décrète pas. Elles doivent épouser le temps propre du processus lui-même si elles veulent aboutir durablement. Et des observateurs notent déjà que la préparation des élections vient entraver ce processus …

Dans un document élaboré par l’Agence Française de Développement à partir d’une rencontre de spécialistes universitaires du Mali et destiné à être remis aux participants à la conférence des donneurs qui s’est tenue à Bruxelles  le 15 mai 2013 (mais qui finalement n’a pas pu être distribué), on note les propos suivants :

« Il paraît surprenant d’organiser des élections alors que les populations désertent. De surcroît, la campagne électorale, à laquelle tous vont participer pour la prise du pouvoir local, source des conflits entre Arabes et Touaregs, risque de mettre à mal le dialogue naissant. La crise joue à ce niveau un rôle d’accélérateur. »

« La question se pose de la tenue d’élections en juillet 2013. Il y a consensus des spécialistes présents sur l’inutilité et la dangerosité du maintien de cette date. Des experts français demandent à l’AFD de transmettre ce message fort aux autorités françaises et à la communauté internationale. »

Le dialogue peut attendre … les élections sont prioritaires. La conclusion imminente de la guerre au Nord garantit, nous dit-on, la validité de cette option.

Malheureusement, cette guerre semble par ailleurs contribuer à alourdir le contentieux des représailles intercommunautaires. Les rapports de Human Rights Watch (1) et d’Amnesty International (2), publiés tous deux ces derniers jours sur les exactions dans la région de Kidal, montrent que tant l’armée malienne que les groupes armés (et en l’occurrence ici le MNLA) commettent à l’endroit des populations civiles.

« Les exactions et la reprise des combats pourraient exacerber encore les tensions ethniques qui sont déjà fortes, à l’approche des élections de juillet », estime Human Rights Watch.

« La lutte contre l’impunité et l’adoption de mesures visant à prévenir de nouvelles violations par les forces de sécurité maliennes sont la clé de toute stabilisation durable et de la renaissance d’un pays déchiré par la guerre civile depuis plus de dix-huit mois », note Amnesty International.

Que signifient des élections fussent-elles techniquement assurées, dans un pays déchiré ? Sur un territoire où, pour l’heure, il est difficile de croire que les communautés sont prêtes à « faire société », alors même que la liste des griefs réciproques est en train de s’allonger …

« Faire société » : il ne faudrait pas croire que la question ne se pose que pour les communautés dites « du nord », qui auraient à régler entre elles des différends qui les opposent actuellement.

En juillet 2012, nous avions posté un billet (3) où nous nous alarmions de la tendance très générale qui consiste à assigner aux personnes une identité figée, à leur imputer des responsabilités et une histoire construites sur des informations parfois incomplètes, à ne pas entendre les demandes de reconnaissance adressées par ceux qui s’estiment injustement lésés. Le regard porté par certains observateurs de Bamako ou du Sud du pays reconduit les mêmes schématismes identitaires délétères : Attributions d’identité qui dispensent d’écouter l’histoire de l’autre.

Dans un article récent, un chercheur spécialiste de l’Afrique notait que « la rue bamakoise [est] animée d’une intarissable soif de vengeance contre le MNLA» (4). Mais les discours entendus vont souvent plus loin : en passant d’une lecture politique du conflit à des commentaires ethniques, une fraction de l’opinion publique ne contribue-t-elle pas, fut-ce à son corps défendant, à attiser les animosités et partant, à retarder l’unification du pays qu’elle appelle de ses vœux ?

La classe politique malienne, pressée de retrouver sa légitimité perdue, la communauté internationale, pressée d’en finir avec cette guerre qu’elle croit peut-être encore pourvoir régler sans aborder de front les immenses désordres de la planète, se retrouvent pour bâcler un conflit qui ne pourra que continuer souterrainement … avant d’éclater à nouveau avec une férocité décuplée.

Remplacer le temps requis par le dialogue et la compréhension réciproque, par des expédients électoraux ou ethniques, témoigne d’une absence dramatique de responsabilité à l’égard des générations futures qui recevront en héritage l’obligation de prendre en charge enfin l’histoire.

 

——————————————————————–

(1)    Le rapport de Human Rights Watch  est sur :   http://www.hrw.org/fr

(2)    Le rapport d’Amnesty International est sur :  http://www.amnesty.org/fr/region/mali

(3)    « Nord- Mali : Comprendre et ne pas cataloguer ». Pour comprendre et ne pas enfermer, ni cataloguer les protagonistes actifs et passifs dans des appartenances faussement stables et non poreuses.

(4)    Cet article de Matthieu Pellerin a été mis en ligne sur ce blog (revue de presse, sous le titre « La dernière mission de la France ? »).

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