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Usages et mésusages des statistiques

by sur 20 janvier 2013

Michèle Leclerc-Olive  –  Janvier 2012

Une note, rédigée par Hammou Haïdara[1], qui circule par courrier électronique (elle est jointe après ce texte), entend démontrer deux choses :

1) les « touareg » n’ont aucune légitimité à vouloir imposer leurs vues, non seulement sur l’avenir du Mali mais même sur les régions du Nord (Tombouctou, Gao et Kidal), au motif que statistiquement ils ne représentent qu’une fraction trop réduite de la population,

2) près des deux tiers des populations des régions du Nord ressentent un sentiment d’appartenance plus fort à l’égard de la nation malienne qu’à l’égard de leur ethnie.

Il s’agit pour l’auteur de la note de démontrer le manque de fondement « ethnique » à la revendication d’indépendance[2].

Mon propos n’est pas de discuter les conclusions de cet article (je n’ai aucune légitimité pour cela) mais de partager quelques questions et commentaires sur l’usage qui est fait ici de tableaux statistiques – notamment quand ils sont produits par d’autres, ici le GREAT.

En effet, comme tous les textes, photos ou films, ces documents ne peuvent être interprétés sans être resitués dans leur contexte et sans avoir d’indication sur les modalités de production des données.

Interaction entre l’enquêteur et l’interviewé.

L’auteur nous informe que ces chiffres ont été produits par le GREAT. Ce Groupe de Recherche en Economie Appliquée et Théorique édite mensuellement un bulletin, Le Great Savoir. Les chiffres fournis par la note sont extraits des tableaux statistiques du numéro 16, publié en avril 2012, lequel met en forme des données issues elles-mêmes d’une enquête réalisée par Afrobaromètre en décembre 2008 auprès d’un échantillon « représentatif » de maliens âgés de 18 ans et plus. Quatre ans, donc, avant le déclenchement de la rébellion au Nord.

Peut-on raisonnablement considérer que les réponses émises dans un tout autre contexte socio-politique seraient les mêmes aujourd’hui ?

On aurait évidemment aimé, par ailleurs, connaître les procédures qui garantissent la « représentativité » de l’échantillon choisi. 

Le bulletin du GREAT, qui a publié les tableaux d’où sont extraits les chiffres cités dans la note, ne nous indique pas comment les enquêtes d’Afrobaromètre ont été montées. On ne peut leur en faire grief. Mais on aurait aimé disposer d’un renvoi à une publication du programme Afrobaromètre où ces procédures auraient été exposées[3]

Chacun sait en effet, que lorsqu’il s’agit de questions qui engagent l’identité des personnes interrogées, la langue de l’enquêteur, la présentation de l’enquête, les motifs attribués par l’enquêté à l’enquêteur, etc. orientent fortement les réponses fournies.

Les tableaux statistiques ne parlent pas d’eux-mêmes.

Ensuite, comme toute donnée statistique, les chiffres ne prennent réellement sens que comparés à des données analogues ; dans le bulletin du GREAT, nous disposons de données relatives aux autres régions maliennes. Pour le sujet dont traite l’auteur de la note, il eut été précieux de les fournir aux lecteurs.

Que nous dit à ce sujet Le Great Savoir n° 16 d’avril 2012 ? « L’entropie[4]du système Mali est relativement élevée. Au dernier RGPH 2009, 14,5 millions d’individus – dont 9 % pour les 3 régions de Tombouctou, Gao et Kidal contre 12 % pour le district de Bamako – cohabitaient avec une irréversible reconstitution ethnique pure dans un espace donné … ».

Et un peu plus haut : « En somme, les maliens se sentent plus de leur groupe ethnique que maliens mais à l’intérieur du Mali et pas hors des frontières nationales[5] ».

Ces deux commentaires, auxquels on n’est pas contraint de souscrire, sont diamétralement opposés à celui de la note que nous examinons ici. Il est dommage que l’auteur ne justifie pas ce renversement, alors qu’il s’appuie sur la légitimité du GREAT pour donner du poids à ses propres analyses.

En tous cas, il est clair qu’à partir des mêmes données, deux commentateurs peuvent déduire des conclusions radicalement différentes. Les tableaux statistiques ne parlent pas d’eux-mêmes.

Effet de naturalisation des catégories.

Cependant, dans cette affaire, ce qui me paraît le plus important est ailleurs : c’est  l’effet de naturalisation des catégories qu’induisent ces tableaux. Comme si on ne faisait que mesurer quelque chose qui préexiste à la mesure, alors qu’en exhibant des chiffres on fait également exister ce que l’on prétend mesurer.

Cette note, postée en janvier 2012, alors que depuis des mois les journalistes ont fait les pires usages des appellations ethniques et des qualifications identitaires pour nommer les groupes en présence, renforce l’interprétation « ethnique » de la crise.

Ne pourrait-elle pas être également analysée en termes religieux ? Nous avons déjà attiré l’attention sur la responsabilité qui incombe aux commentateurs à l’égard des qualificatifs utilisés, dans un billet posté en juillet 2012 : la réification des revendications et des attributions d’appartenance groupale (religieuse, ethnique ou autre), contribue au durcissement des tensions sociales.

Faut-il rappeler toutes les dissensions identitaires qui, sur la planète, ont conduit à des massacres ? Nous écrivions que les groupes et les opinions (extrêmes, notamment) sont plus labiles que l’on croit ; ils sont souvent l’expression d’une stratégie fluctuante, voire opportuniste, en réponse aux événements qui ont déstabilisé l’ordre que l’on croyait en vigueur jusque là. Le renversement d’une partie de l’opinion publique malienne à l’égard de la France en témoigne.

Tout comme les propos des journalistes qui n’ont pas hésité à prendre pour argent comptant les revendications de représentativité  des groupes rebelles – « nous représentons LES touareg » – , cette note naturalise les représentations ethniques de la société à un moment où, à l’inverse, il y aurait peut-être lieu de « dénaturaliser » les appartenances[6] pour faciliter les révisions de position.

Pourquoi, par exemple, ne pas mettre l’accent sur les liens familiaux complexes (notamment entre le « Nord » et le « Sud ») qui engagent beaucoup plus profondément les personnes interrogées que la simple déclaration d’une appartenance ethnique ?

Par ailleurs – peut-être est-ce là mon ignorance de l’histoire malienne récente – : où, quand et par qui, ont été instaurées les 5 régions du Nord dont parle l’auteur de la note ? Il n’est pas question d’en critiquer le bien-fondé mais d’attirer l’attention sur ce que « fait » un texte. Cette mention des 5 régions a-t-elle pour objectif d’accoutumer le lecteur à ces entités administratives avant même qu’elles soient  légalement institutionnalisées ? En tous cas le texte fonctionne comme cela. Pourquoi ces divisions territoriales sont-elles mentionnées comme allant de soi ?

Les statistiques ne sont pas ces données objectives, ces données purement descriptives et sans saveurs qu’on leur demande d’être. Comme tout discours savant, elles sont éminemment politiques car elles « performent », naturalisent une lecture de la réalité sociale … parfois celle que l’on voudrait précisément éviter.


Textes des Renvois

[1]Hammou Haïdara anime un blog, http://www.hammouhaidara.com/, particulièrement intéressant. Les commentaires développés dans ce billet ne sont pas des critiques adressées à l’auteur dont nous apprécions les analyses. Ils veulent simplement attirer l’attention sur la dimension performative des textes savants et participer ainsi au débat.

[2] On se prend cependant à rêver en lisant l’argument de l’auteur : si la légitimité de l’accès au pouvoir se mesurait strictement en termes statistiques, l’avenir politique des femmes serait assuré ! J’ai la faiblesse de penser que c’est aussi le projet politique porté par les acteurs – l’orientation vers le futur, et non l’enracinement dans un passé – qui pourrait jouer un rôle dans la configuration des allégeances … Et si ceci est vrai, on comprend alors que les positionnements politiques ne sont pas strictement déterminés par les appartenances groupales. Il n’y aurait, dans ce cas, que reproduction de l’ordre antérieur. Or, des événements qui ne sont pas que de simples désordres provisoires viennent bousculer irrémédiablement les ordres établis. L’histoire du Mali, comme celle de tout autre pays, en témoigne.

[3]L’enquête d’opinion réalisée par la Friedrich Ebert Schiftung, Que veulent les maliens ? réalisée en novembre 2012, a été menée par 5 enquêteurs dans les 6 communes du district de Bamako. Le rapport annonce un échantillon de 384 personnes, choisies « au hasard » et interrogées en 7 jours. Chaque enquêteur a donc rencontré une dizaine de personnes par jour. Ici non plus, nous ne savons rien de la procédure de choix « au hasard » : pointage sur les feuilles de recensement ? rencontres dans la rue ? Sans compter que le titre de cette étude est trompeur : rien ne permet de dire qu’un échantillon strictement bamakois est représentatif de l’ensemble du pays.Chaque méthode a ses biais ; chaque enquête statistique a ses limites : le lecteur est abusé dès lors que l’on ne lui fournit pas les informations lui permettant de les identifier.

[4] L’entropie mesure le niveau de complexité d’un système.

[5] Aucune donnée chiffrée ne vient malheureusement soutenir cette partie concessive de la phrase.

[6] Jean-Louis Amselle a montré dans un ouvrage important que les catégories ethniques, aujourd’hui considérées comme allant de soi, sont le fruit des efforts de catégorisation de la colonisation française qui avait besoin de classer les populations pour administrer le territoire. Logiques métisses : anthropologie de l’identité en Afrique et ailleurs, Payot, 1990.

Référence : Le GREAT savoir n°16 d’avril 2012

 Dominance ethnique ou linguistique 

L’ editorial de Massa Coulibaly commence par : « Tous les groupes ethniques au Mali sont des minorités nationales.  …. »

Suit une enquête d’Afrobaromètre de décembre 2008 auprès d’un échantillon représentatif de maliens âgés de 18 ans et plus…  dont les tableaux ci-dessous sont extraits :

La NOTE D’HAMMOU HAIDARA qui circule sur la « toile ».

Dans le cas de l’actuelle révolte targuie, il importe d’identifier clairement quelle est la volonté réelle des parties directement en cause – chacune des tribus touareg dont on connaît la grande diversité et la complexité, ou indirectement en cause – d’une part, plus les autres populations (Maures, Kountas, Peuls, Songhaïs) des régions concernées (Tombouctou, Taoudénit, Kidal, Gao, Ménaka) qui subissent le conflit et, d’autre part, le reste de la population malienne.

5/ La démocratie peut-elle être autre chose que la dictature d’une majorité sur des minorités ou d’une minorité sur des majorités ?

Dans l’analyse de tout conflit, la dimension démographique est à prendre en compte. Pour le cas du Mali, notons que sur ses 16 millions d’habitants estimés fin 2012, les 5 Régions actuellement sous l’autorité des différents groupes rebelles représentent environ 9 % de la population totale du pays.

Faute de statistiques récentes pour chacune de ces 5 Régions, les 3 Régions antérieures pèsent ainsi : 3,8 % pour Gao (incluant Ménaka), 0,5 % pour Kidal et 4,8 % pour Tombouctou (incluant Taoudénit ?).

Je n’ai pu trouver qu’une étude détaillée permettant de reconstituer – même si ce genre de traitement statistique est toujours délicat avec des populations pour partie nomades -, plus précisément la population par ethnie et par région.

Source GREAT – Avril 2012 – Base recensement 2009 (ajouter 10 % pour 2012) Enquête déclarative sur échantillon représentatif – décembre 2008

Ethnies en %

Tombouctou

Gao

Kidal

Totaux

%

Arabes

2

2

63

67

22,33

Bella

 

8

 

8

2,67

Malinké

 

2

 

2

0,67

Peul

3

2

 

5

1,67

Songhaï

69

73

12

154

51,33

Touareg

26

4

25

55

18,33

Haoussa

 

9

 

9

3,00

Autres

0

0

0

0

0,00

Totaux

100

100

100

300

100,00

Populations est.

770 000

605 000

77 000

1 452 000

 

%

53,03

41,67

5,30

100,00

 

Ethnies en Pop.

Tombouctou

Gao

Kidal

Totaux

%

Arabes

15 400

12 100

48 510

76 010

5,23

Bella

0

48 400

0

48 400

3,33

Malinké

0

12 100

0

12 100

0,83

Peul

23 100

12 100

0

35 200

2,42

Songhaï

531 300

441 650

9 240

982 190

67,64

Touareg

200 200

24 200

19 250

243 650

16,78

Haoussa

0

54 450

0

54 450

3,75

Autres

0

0

0

0

0,00

Totaux

770 000

605 000

77 000

1 452 000

100,00

Populations

770 000

605 000

77 000

1 452 000

 

%

53,03

41,67

5,30

100,00

 

La première moitié du tableau (10 lignes jusqu’à Totaux) reprend les données en % de l’enquête du GREAT. La deuxième traduit les résultats de la première en nombres d’habitants par ethnie et région.

Il en résulte que – à supposer même que tous les Touareg seraient d’accord avec les groupes rebelles, ce qui n’est pas du tout acquis -, cette ethnie n’est majoritaire dans aucune région : ce sont ceux qui se déclarent « Songhaïs » qui sont nettement majoritaires dans les Régions de Tombouctou (69 %) et de Gao (73 %) et « Arabes » (probablement des Maures pour l’essentiel) qui le sont largement dans la Région de Kidal (63 %).

Il en résulte également que, en prenant en compte les populations Touareg des Région de Mopti et de Ségou (1 % du total à chaque fois), ce groupe de pression représente environ 2 % du total de la population du Mali soit, fin 2012, environ 320.000 personnes sur environ 16 millions.

S’il faut – en bonne démocratie – admettre qu’une ethnie représentant 2 % de la population (et beaucoup moins encore en ne prenant en compte que les tribus mobilisées dans cette révolte) ne peut pas imposer ses volontés aux autres 98 %, non plus d’ailleurs en se limitant à des régions moins étendues où elle n’est majoritaire nulle part, doit-on pour autant en déduire que ce groupe – dont la culture et les traditions font partie de la richesse humaine et culturelle du Mali – : (i) ne puisse pas bénéficier des mêmes droits que toutes les autres ethnies et même, (ii) ne puisse pas bénéficier de mesures particulières corrigeant les insuffisances du passé ou même, de mesures spécifiques tenant compte de ses spécificités ? La réponse est clairement non si tous sont d’accord sur l’idée du « Vivre ensemble ».

6/ Mais, quelles sont les revendications des rebelles touareg ?

Après la question : (i) de l’indépendance (partiellement traitées au § 4 ci-dessus), il faut également envisager celles (ii) de l’application de la charia dans l’ensemble du Mali ou dans certaines Régions du Mali et, (iii) de l’accès aux mêmes droits que l’ensemble de la population malienne.

Sur la question de l’indépendance, l’étude déjà citée apporte des éléments de réflexion intéressants. Après la question « A quelle ethnie ou groupe culturel appartenez-vous » il a été demandé aux enquêtés : « Vous sentez-vous plus ou moins appartenir à la nation malienne ou à votre groupe ethnique ? ».

Les réponses ont été les suivantes :

Je me sens… %

Tombouctou

Gao

Kidal

Mali

Uniquement de mon groupe ethnique

4

 

 

8

Plus de mon groupe ethnique que malien

20

15

 

14

Sous-total « plus ethnique »

24

15

0

22

Autant malien que de mon groupe ethnique

30

43

25

28

Plus malien que de mon groupe ethnique

 

2

 

3

Uniquement malien

45

40

75

47

Sous-total « plus malien »

45

42

75

50

Ne sais pas

1

 

 

0

Totaux

100

100

100

100

Totaux « plus ethnique + 50 % de autant »

39,00

36,50

12,50

36,00

Totaux « plus malien + 50 % de autant »

60,00

63,50

87,50

64,00

Surprise… la Région de Kidal – où on parle à la maison à 63 % arabe, 12 % songhaï et 25 % Tamasheq – se distingue en étant la plus « malienne » de toutes les régions, celles de Tombouctou et de Gao étant légèrement en dessous de la moyenne nationale ! Celle de Kayes n’accorde que 44,5 % à « plus malien + 50 % de autant », celle de Koulikoro 70,5 %, celle de Sikasso 76 %, celle de Ségou 49 %, celle de Mopti 78 % et celle de Bamako 65 %.

Voilà qui pondère sérieusement la question de l’indépendance. Mais pour aller plus loin, il nous manque toutefois une étude du même type avec un marqueur ethnique.

Sur la question de la charia, il s’agit au fond de savoir si la population malienne, musulmane ou non, dans son ensemble et Région par Région, entend voir établir les pratiques barbares actuellement imposées par la terreur des djihadistes sur : (i) des musulmans majoritairement sunnites, soufis de rite malékite, connus pour leur tolérance, (ii) des croyants non-musulmans, (iii) des animistes et (iv) des non-croyants.

Sur la question de l’accès aux droits, il s’agit de dresser la liste des droits qui ont été ou qui sont mal reconnus ou mal mis en œuvre au bénéfice des Touareg – et pourquoi pas d’autres ethnies d’ailleurs – dans les domaines scolaire, sanitaire, judiciaire, économique, politique, militaire…

Des réponses sérieuses à ces différentes questions ne semblent pouvoir être apportées que par de nouvelles enquêtes, des referenda, ou des concertations nationales rigoureusement représentatives de toutes les ethnies et tribus concernées sous la forme d’Assises, de Conférences nationales ou de Chantiers de la Réconciliation et de de la Paix. 

7/ Les questions constitutionnelles et institutionnelles

Existe-t-il des formes d’organisation constitutionnelle et des modes d’organisation institutionnelles qui, mieux que d’autres, permettent de prévenir des revendications sous la forme de rébellions armées et d’entretenir le « Vivre ensemble » ?

La réponse est clairement oui. 

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