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Des faits & analyses. Réflexions pour débattre…

by sur 10 novembre 2012

Michèle LECLERC-OLIVE présente un bilan analytique de la deuxième année de notre programme sur Diéma, Bafoulabé, Kéniéba et apporte quelques points saillants de cette expérience et les analyses qu’ils ont suscitées.

  • Gestion des ressources minières  ET  développement local.
  • – Une coopération décentralisée est-elle possible ?
  • – Développement économique et développement social.
  • – Une vision « top-down » du développement local !
  • – Les problématiques de développement s’émancipent du carcan administratif .
  • …etc.

Bilan analytique d’une deuxième année riche d’enseignements

 Introduction

L’année 2 s’est achevée le 31août 2012. Les activités menées au cours de cette deuxième année du programme « Renforcement des Appuis Techniques et des Partenariats en région de Kayes (Diéma, Bafoulabé, Kéniéba) » se sont déroulées conformément à l’esprit du programme triennal annoncé.  En effet, en dépit des difficultés qui se sont dressées au cours de l’année 1, les objectifs de cette première année ont été atteints par des voies un peu différentes des prévisions.

Nous avons saisi des opportunités qui n’étaient pas prévues : l’interdiction de se rendre dans la zone du programme a conduit à inverser le sens des déplacements. Pour autant, la subvention qui nous était due a été amputée de 20 % pour des motifs qui n’ont au final rien à voir avec ces difficultés. En dépit de cette pénalisation financière injustifiée, et grâce aux initiatives prises au cours de cette première année, tant par CORENS que par l’ADT, nous n’avons pas suspendu le travail et mis en œuvre les actions annoncées.

 

Notre deuxième année a eu pour objectif de poursuivre l’ouverture sur les deux autres cercles, de mettre en place un travail conforme aux orientations définies avec les acteurs locaux, tout en rejoignant les engagements que nous avons pris au Nord pour expérimenter une forme d’animation de coopération décentralisée qui ne reproduise pas les clichés néocoloniaux qui prévalent souvent.

On trouvera, ci-dessous, la liste des principales rencontres auxquelles nous avons participé – comités de pilotage, comités de suivi ou simples réunions de concertation, nécessaires à un co-pilotage du programme.  Certains forums ou comités ont eu une importance plus grande que d’autres dans la réflexion qui guide notre coopération. Ils font l’objet de développements plus conséquents dans la suite de ce compte rendu d’activités. C’est le cas en particulier du forum de Kéniéba qui s’est tenu en novembre 2011 à Sitakily.

 Forum de Kéniéba 22 – 24 novembre 2011

Ce Forum, organisé par l’Association des Ressortissants de Kéniéba en France (ARKF) et par l’Association des Ressortissants de Kéniéba à Bamako (ARKB), s’est tenu à Sitakily sous la présidence du Préfet du Cercle et de Madame Bakhaga Fatimata Kamara, Présidente du Conseil de Cercle.

C’était notre première mission à Kéniéba (nous en avons déjà rendu compte partiellement dans ces colonnes) et nous aurions eu tort de manquer cette rencontre fort intéressante qui a mobilisé beaucoup de monde, depuis l’ARK jusqu’à de simples habitants qui avaient pris des jours de congé pour y assister.

Ce fut l’aboutissement d’un long processus où les partenaires techniques et financiers sollicités ont infléchi le projet initial centré exclusivement sur les exploitations minières. Refus de financer (Région Nord-Pas-de-Calais), contestations du thème proposé, hésitations de certaines autorités du cercle : l’incertitude a régné jusqu’à la veille tant sur le titre exact du forum que sur la participation des édiles locaux. Mais, au final, plus de deux cents participants pendant trois jours : un succès incontestable.

Le compte rendu complet du forum, rédigé par l’ARKF, est aujourd’hui disponible (vous le trouverez dans la rubrique « Documents »).

Pour autant, beaucoup reste à faire selon moi, en dépit de la création d’une commission de suivi (regroupant les organisations sociales maliennes concernées) qui va se doter d’une assistance technique. Elle doit faire ses preuves d’ici le prochain forum, dans un an ; c’est-à-dire veiller à l’application d’une série de recommandations listées dans un certain désordre et qui n’ont malheureusement pas été distribuées aux participants.

Découvrant ce cercle, mon rapport ne peut être qu’une amorce de réflexion pour Corens – ni une analyse définitive du forum et de la situation du cercle, ni un programme de travail. C’est dire que les propos sont avancés pour susciter le débat, car c’est notre première rencontre avec ce territoire, ces acteurs et ces problématiques. 

Sur le plan de la découverte des sites miniers, nous avons visité le site de la mine d’or de Loulo, sans toutefois pouvoir descendre dans les galeries ni visiter les exploitations à ciel ouvert. Il était un peu tard dans la journée …

 Il se trouve par ailleurs qu’à Bamako, se tenait à peu près en même temps,  la commémoration des 51 ans du Chemin de fer du Mali, organisé par COCIDIRAIL (Collectif citoyen pour la Restitution et le Développement Intégré du Rail Mali).  Ce moment extraordinaire d’histoire contemporaine, fut prodigieusement éclairant pour prendre toute la mesure de ce qui se joue à Kéniéba ;

Dans les deux cas, ce sont les potentialités de développement autonome et durable du pays qui semblent bradées par un Etat dont on a vu, depuis, la faiblesse extrême.  

Gestion des ressources minières  ET  développement local

La rencontre de Sitakily, finalement intitulée Gestion des ressources minières  ET  développement local, a consisté à alterner des sessions sur les mines et des sessions sur le développement local.

Les compagnies minières ont délégué des cadres le premier jour pour exposer quelques données sur la production, la gestion, l’aide au développement apportée aux communes d’implantation des sites.

La COMILO a rendu des comptes précis sur leurs dépenses « sociales » et sur les taxes et impôts payés à l’Etat malien. Mais rien sur les chiffres d’affaires. De toute évidence, les compagnies minières ont appris de leurs expériences maliennes précédentes (Sadiola et Morila). Elles rendent publics certains de leurs comptes et ont un  programment de compensation à l’égard des communautés directement touchées par l’exploitation minière.

Ce faisant, les compagnies minières se comportent localement en ONG !

La deuxième journée a été consacrée au développement local ; la troisième aux mines, cette  fois envisagée du point de vue de l’Etat. Les représentants de l’Etat ont martelé qu’ils avaient été obligés de négocier « en position de faiblesse », qu’ils ne disposaient pas des compétences pour analyser et commenter les dossiers techniques et que s’ils n’avaient pas cédé aux demandes des miniers, ceux-ci seraient partis ailleurs (sic !).

Le ET du titre ne fut donc qu’un ET disjonctif et non inclusif. L’articulation entre les deux, n’a été problématisée (et de manière souvent superficielle et maladroite) que par les intervenants de la salle. Toutes les interventions sont au fond sous-tendues par une question : « Qu’est-ce qu’une compensation équitable en contrepartie des prédations minières ? » Comment documenter cette question ? On souffre en fait d’un déficit de problématique.  En gros, pour les populations, ces compensations sont surtout recherchées en termes d’emplois et les compagnies minières répondent surtout par des équipements sociaux. 

Pour aborder sérieusement cette question, il faut distinguer trois niveaux et examiner la question de l’équité séparément à chaque niveau.

  1. emploi
  2. environnement (comme toute entreprise,  les mines créent  des nuisances et ont besoin d’infrastructures)
  3. mais, de plus dans le cas des mines, on touche aux ressources premières du pays pour son autonomie et son développement (on peut déplacer une usine, on ne déplace pas une mine, ne dépit des déclarations du député  Filly Keita : « L’Etat était obligé d’accepter les conditions des multinationales, sinon elles seraient allées ailleurs » !!!)

Il faut rassembler des données sérieuses pour pouvoir porter un discours à chaque niveau.

L’Etat, pour sa part, a déjà répondu pour le 3ème niveau : « les mines ne sont pas pour Kéniéba, elles sont pour tout le Mali », feignant de confondre l’Etat en tant qu’institution (et ses agents…) avec l’ensemble de la population qui le compose … et feignant d’ignorer le nécessaire contrôle par les populations de l’usage de ses richesses.

Les chiffres fournis par les miniers sont des montants (tant pour les écoles, tant pour la santé, telle masse salariale, etc.) en valeurs  mais JAMAIS rapportés au chiffre d’affaires.

Le tableau qui présente la croissance du volume d’activité de l’entreprise la rapporte à la croissance du prix de l’or sur les marchés mondiaux de matières premières : c’est vertigineux. On ne peut pas ne pas rêver à une indexation des ressources transférées aux collectivités territoriales sur le cours de l’or …

Mais, pour l’heure, ce qui domine c’est une incapacité des autorités publiques à formuler un discours à la fois crédible et à la hauteur de la situation – maires, chefs de village, élus … tous n’ont-ils pas bénéficié de la générosité des miniers ?

Les intervenants les plus « réalistes » ou les plus « professionnels » (ONG) tentent de dire que la mine est une opportunité qu’il convient de saisir (ex : améliorer la qualité du maraîchage pour le vendre aux expat’ qui travaillent sur les sites !!!) et prônent le dialogue et le partenariat mais personne n’envisage de négocier et non simplement de « dialoguer ». Voir Agir dans un monde incertain de M. Callon, P. Lascoumes et Y. Barthe) mais aussi les débats actuels (novembre 2012) au Brésil au sujet de la répartition des revenus issus des ressources pétrolières entre les Etats fédérés et l’Etat fédéral !

Pour négocier, il faut être « équipé », ce que les participants au forum n’étaient pas ou peu. Seul un géologue accompagnait l’ARKF bénévolement. Les populations n’ont pas d’experts ou de techniciens à la hauteur de cette tâche. Par exemple, les miniers ont présenté tous les dispositifs pour mesurer l’impact sur l’environnement, mais ils n’ont présenté AUCUNE mesure ! Les prélèvements et les rapports sont envoyés aux services de l’Etat, mais ils y restent au fond des tiroirs.

Les collectivités territoriales ne bénéficient d’aucune compétence technique en matière d’analyse d’impact. Contractuellement, les miniers doivent se préoccuper de l’environnement 5 ans après la fermeture de la mine, mais le « temps de l’impact » est bien plus long que le « temps de l’exploitation », fut-il augmenté de 5 ans.

Les documents techniques du BRGM alertent sur la gravité des effets à long terme sans toutefois pouvoir indiquer un horizon temporel précis. Un document du BRGM de 2003(http://www.brgm.fr/result/telechargement/telechargement.jsp?id=RSP) portant sur les modèles de simulation de la migration d’arsenic issu d’un ancien site minier, établit des courbes sur 10 ans et conclut que la restauration du site ayant servi de test, pose des problèmes que ces modèles ne peuvent pas traiter. Une fois le site fermé, vers qui les populations se tourneront-elles pour réparer ce qui peut l’être ?

Au cours des sessions consacrées au développement local : non seulement l’articulation avec les mines n’est envisagé qu’en termes de dégâts sur l’environnement sans données précises (et la presse rapporte en propos lénifiants les interventions qui attirent l’attention sur les dégâts et les risques (L’indépendant du 26/05/2008, par exemple) ; mais le développement est pensé de manière sectorielle et dans les mêmes catégories qu’il y a vingt ans en zone sahélienne.

Certaines ONG recyclent de vieux discours où sont proposés guides techniques et « modélisations », censés créer du développement local (sans jamais distinguer développement économique et développement social) dans l’ignorance totale de ce contexte particulier et, pire,  sans réellement entendre ce que disent les migrants : ils ont pourtant hurlé leur rage – et ils étaient venus nombreux.

La révolte gronde, qui dit ne pas avoir peur de la violence…  

Au cours de la commémoration de la mort programmée du chemin de fer, l’émotion était à son comble de seulement entrevoir ce qui a été cassé délibérément  par les gouvernements successifs. La France ne sort pas indemne de ce compte rendu historique ; on ne sera pas étonné. Mais surtout, et on ne peut penser qu’à l’Argentine de Menem, ce sont les gouvernements maliens démocratiquement élus (surtout la séquence ATT mais celle de Konaré aussi) qui ont porté les coups les plus rudes à ce qui devait constituer la colonne vertébrale d’une modernité malienne, en bradant la compagnie à des investisseurs privés et en signant des contrats mettant l’Etat à genoux.

La capacité d’action et de négociation des pouvoirs publics locaux en direction de l’Etat est donc centrale. On ne manquera pas de noter que la promotion du Mali comme « pays conforme » selon les critères de l’organisation « Extractive Industry Trasnparency Initiative – EITI ou ITEI) s’est faite selon une procédure très rigoureuse ; mais les CT n’y sont pas représentées alors que la « société civile » est dans le comité de surveillance et bénéficie de 5 représentants dans le comité de pilotage.

L’attention accordées aux collectivités territoriales par le gouvernent d’ATT est si distraite que dans les communiqués de la primature on parle des communes de Tabacoto et de Loulo qui ne sont que les emprises minières sur la commune de Sitakily ! 

Dans ce contexte, une coopération décentralisée est-elle possible ?

Récemment (voir Le Monde du 19 septembre 2012), à propos de l’attitude de l’Union Européenne envers les pays du « printemps arabe », un expert commentait en ces termes la politique de celle-ci : « Si elle ne veut pas être une fois encore cantonnée à un rôle de grande ONG, et jouer un rôle vraiment déterminant dans cette région proche, l’Union européenne devra désormais rebondir ».

Ne peut-on avancer la même analyse de la coopération décentralisée ?

Il ne s’agit évidemment pas pour la coopération décentralisée de « jouer un rôle vraiment déterminant », mais de se demander comment agir que son action ne se cantonne pas à celle d’une ONG, comment renforcer la capacité d’action et d’initiative des pouvoirs publics locaux.

Dans la vulgate de la coopération internationale (dont on sait qu’elle accompagne l’extension des logiques néo-libérales), ne considère-t-on pas que les décentralisations ont pour principale vocation d’assurer le « développement local », contribuant ainsi à disqualifier l’action proprement politique ?

Monsieur Anthony BOUTHELIER, président délégué du Conseil français des investisseurs en Afrique (CIAN) déclarait le 9 novembre 2012 sur RFI :

 « Nous les Français devrons être très prudents. Non pas qu’on soit contre la démocratie, mais la priorité [pour l’Afrique] c’est le développement et non pas la démocratie. Puisque, grâce au développement, il pourra y avoir une émergence d’une classe moyenne qui elle à ce moment-là, permettra la démocratie. »  On ne peut pas être plus clair !

 Le premier comité de pilotage

du programme Renforcement des Appuis Techniques et des Partenariats (RATP) s’est tenu le 6 décembre 2011 à Bamako. Il a réuni, outre les représentants de CORENS, le maire de Kéniéba, le premier adjoint du Conseil de cercle de Kéniéba, le maire de Bafoulabé, la conseillère communale de Bafoulabé chargée de l’éducation, le Président de l’inter-collectivité Mali-Sadio, le maire de Diéma et l’équipe technique de l’ADT.

En validant les lignes d’action élaborées avec nos partenaires de Diéma  en 2010, il constitue l’acte fondateur du programme. Des décisions importantes y ont été prises, concernant notamment les échanges entre les intercommunalités des cercles de Kéniéba et Diéma – visites réciproques, conventions et plans d’action ont depuis été concrétisés – et que le comité de pilotage suivant, réunissant les cercles, leur capitale et les deux régions, se tiendrait à Bafoulabé.

Ce qui fut fait le 16 juillet 2012, cette fois-ci sous la présidence de Monsieur Bandiougou Diawara, président du Conseil Régional de Kayes.

Les rencontres de juillet

(le comité technique du 13 juillet à Kayes et ce comité de pilotage du 16 juillet à Bafoulabé) ont permis de faire converger le programme porté par l’ARK – Programme de développement de la région de Kayes et de ses territoires – et le programme porté par CORENS – Renforcement des Appuis Techniques  et des Partenariats en région de Kayes (Diéma, Bafoulabé et Kéniéba).

Confondus parfois, la complémentarité de ces programmes a pu trouver ce vendredi 13 juillet, une formule qui résume de manière très satisfaisante le cadre logique commun :

Le CRK va à la rencontre des intercollectivités de son territoire, et les intercollectivités s’équipent pour dialoguer de manière fructueuse avec le CRK.

Ce cadre logique ne dit que l’essentiel. Il convient de le développer, ce qui fera apparaître sans doute quelques infléchissements différents dans les orientations des deux programmes (et leurs porteurs). Même si ces différences ne sont pas rédhibitoires, il est  bon de les identifier pour la clarté des débats à venir, qui ne manqueront pas d’apparaître, notamment en raison de l’intervention plus spécifique du CG 62.

Soulignons donc que tout en apportant sa validation à la démarche ADT-CORENS qui, comme le titre de son programme l’indique, s’attache surtout à renforcer les capacités de réflexion et de décision des CT, le CRK a une vision un peu différente de la stratégie à mettre en œuvre.

On nous pardonnera la simplification abusive qu’opère la caractérisation suivante, mais celle-ci a l’avantage d’attirer l’attention, en forçant le trait, sur ce qui pourrait éventuellement être source de désaccord dans l’avenir.

Selon notre entendement, le dispositif DADL du CRK (Direction de l’Appui au Développement Local) est potentiellement porteur d’une vision « top-down » du développement local. En effet, à imaginer, comme cela nous l’a été exposé, que le DADL doit avoir une stratégie descendante, en s’adressant d’abord aux Cercles conçus comme une intercommunalité (ou une inter-collectivité, cela importe peu ici), PUIS aux communes, puis aux villages, on pourrait bien passer à côté de ce qui fait justement la spécificité de la démarche portée par ADT-CORENS.

Après 6 ans de travail avec l’UCD (Union des Collectivités du Cercle de Diéma), regroupant toutes les communes sans thème de travail particulier, on est arrivé au constat que cette forme organisationnelle était un frein à l’initiative et à la concertation locale. Constitué en réponse à une demande extérieure (dans le cas de Diéma) et, aujourd’hui en réponse à une matrice administrative préexistant aux réflexions locales sur les axes porteurs de développement –un mode de regroupement non fondé sur une « problématisation » des enjeux d’avenir –  n’est guère propice à la prise en main des affaires locales par les acteurs eux-mêmes. Il nous semble en effet que ce travail collectif de « problématisation » amène les partenaires à devenir les acteurs réfléchis de leurs territoires.

 Développement économique et développement social.

 À ce titre, et pour que les discussions soient claires, il nous semble qu’il faut rappeler la distinction à la fois sémantique et pratique  entre développement économique et développement social.

Dans l’idéal – une société souveraine et auto-suffisante –, le premier doit financer le second. Confondre les deux, c’est maintenir les territoires dans un imbroglio terminologique qui entretient, sans le dire, le principe de l’aide et, partant, ne conduit pas à l’autonomie.

Le développement économique repose sur l’initiative, qu’elle soit individuelle ou collective. Il ne peut que générer de la différenciation.

Le développement social, à l’inverse, est soucieux de tous sans différence.

L’un ne peut résulter que de l’incitation sans programmation, l’autre doit être programmé et soustrait à la seule initiative privée (les débats sur le système de protection sociale  aux USA illustrent, à l’envi, cet enjeu). Le néo-libéralisme consiste, notamment, à rabattre le développement social sur les logiques du développement économique, lui-même rabattu sur sa seule composante financière.

La stratégie du DADL, telle que nous la percevons aujourd’hui, pourrait bien, si on ne prend pas en compte cette distinction, à l’inverse, rabattre le développement économique sur les seules modalités spécifiques du développement social. Ces commentaires ont pour seul objectif de clarifier les débats et non de critiquer par avance une démarche qui pourra, bien évidemment, échapper dans les faits au risque que nous soulevons.

Sur l’autre versant – l’ « équipement » des intercommunalités pour entrer en dialogue fécond avec le Conseil Régional et son programme DADL – le renforcement des compétences  techniques de ces inter-collectivités et intercommunalités demande également une attention spécifique.

Ce n’est pas le lieu de revenir sur ce segment d’histoire de la ville de Paris, mais il est très édifiant de comprendre les enjeux et débats qui ont entourés la création du métro parisien[1] : sa capacité à répondre aux besoins des parisiens et de leurs activités économiques est liée à la décision de la Municipalité de Paris de se doter de son propre service d’ingénieurs, alors que jusque là elle se reposait sur les compétences des départements techniques de l’Etat (les grands corps d’ingénieurs, détenteurs d’une pensée unique au service de fait des compagnies de chemins de fer privées).

 Le difficile problème du recrutement d’un urbaniste

 Après des mois de recherche, d’appels à candidature, il s’est avéré qu’aucun urbaniste malien n’acceptera pas de travailler aux conditions salariales de la fonction publique territoriale. En même temps qu’une illustration des difficultés à résoudre pour « équiper » les collectivités territoriales (d’un urbaniste, ou d’un spécialiste des analyses d’impact), on a là un exemple symptomatique de l’arrêt de la politique de l’Etat en faveur de la décentralisation : on peut en effet décider à Bamako du schéma directeur d’une ville mais on ne donne pas à celle-ci les moyens de son propre développement.

Peut-on remplacer l’urbaniste par un aménagiste du territoire ? Sans doute devra-t-on exiger qu’il ait quelques notions de ce qu’est une ville, de ce que représente la décentralisation. Qu’il ne considère pas la ville comme une malédiction à laquelle il faudrait essayer d’échapper à tout prix pour retrouver un mode de vie rural (où les agglomérations ne sont que des bourgs au service de leur hinterland).

D’autant que l’on prévoit une accélération de l’urbanisation dans l’ensemble de l’Afrique  (et qu’affronter ce problème pourrait bien consister à anticiper le phénomène pour stabiliser des populations au niveau des petites villes) !

Donc, un problème qui est tout sauf marginal.

Mais les aménagistes rencontrés confondent classiquement cadre de concertation et conseil municipal (merci les ONG !). Outre que cette vision est symptomatique d’une problématique centrée sur la société civile (celle véhiculée par les grandes agences de coopération dont on a dit plus les « affinités électives » avec l’expansion de la pensée  néo-libérale) : une vision de la société où tous les regroupements humains doivent être traités et considérés de la même manière, qu’ils soient privés ou publics.

On se rappelle le débat avec le maire de Dianguirdé qui, de façon démagogique mais efficace, défendait l’idée que toute commune est un pôle de développement : uniformisme, unanimisme … Cette position, apparemment égalitaire, a pour seul effet de freiner tout développement économique. On a souvent développé ce thème. Aucune prise en compte de la spécificité de ce qui est « public ». Une commune, c’est un regroupement comme un autre.

Témoignent de cette posture les programmes des ONG (GRDR ou Helvétas, par exemple) qui, dès l’instauration de la décentralisation, ont cherché à créer des « cadres de concertation » en marge des conseils communaux, soi-disant pour les renforcer, alors qu’il eut été possible d’appuyer, et donc de légitimer directement, ces jeunes pouvoirs publics au lieu de rajouter une structure qui par sa seule existence fragilise la légitimité naissante des Collectivités territoriales.

Où l’on voit donc l’importance proprement politique – car il s’agit d’accéder à la capacité d’initiative – du renforcement des compétences techniques des intercommunalités, de les « équiper » au sens propre : donner une équipe technique aux pouvoirs publics locaux.  Ce qui d’ailleurs nous ramène à une question ancienne, déjà soulevée, mais qu’il faudrait documenter très précisément.

La disparition des CCC, comme nous avons déjà eu l’occasion de le souligner, n’en a pas fait disparaître le besoin. L’ADT remplit actuellement des missions de conseil, c’est-à-dire une partie des rôles assurés dans le temps par le CCC. Le projet initial connaît sans doute du coup un léger infléchissement de la production de connaissances vers l’accompagnement technique. Notons au passage qu’écrire l’histoire de ce dispositif, à partir des expériences concrètes des collectivités territoriales reste une priorité dont la non reconnaissance donne à penser …

Un troisième axe d’observation relatif à l’ « équipement » des intercommunalités mérite d’être introduit ici. En effet, on a souligné plus haut la distinction opérationnellement et logiquement nécessaire entre développement social et développement économique (faute de quoi, l’analyse de l’évolution de l’autonomie est fortement entravée sinon rendue impossible). Une manière de repérer l’accroissement de la capacité d’initiative – et donc de renforcement de l’autonomie politique – peut consister à observer les dynamiques des structures intercommunales elles-mêmes.

Dans le cercle de Diéma, non seulement de nombreux ateliers d’échange au niveau des pôles de développement – site central d’une intercommunalité – se sont tenus, mais certains pôles (ou intercommunalités) ont étendu leur emprise territoriale (comme par exemple l’intercommunalité Sanaba-Minignan (aujourd’hui étendue à Béma, Diéma, Fassou Débé, Grouméra et Madiga Sacko) et le pôle Sangha Kanu (étendu à Diallan et Kontelan du cercle de Bafoulabé).

Il est ici intéressant de noter que les problématiques de développement s’émancipent du carcan administratif : certaines communes font aujourd’hui partie de plusieurs intercommunalités thématiques et certaines intercommunalités enjambent les frontières de cercle. Autant d’indices qui montrent que les acteurs de terrains commencent à dissocier les logiques économiques des logiques administratives.

Nous considérons que c’est là un acquis très important de notre programme, qui devrait permettre par ailleurs de revisiter les relations d’autorité. La pluralité des hiérarchies et surtout leur incommensurabilité sont des étapes essentielles. Le programme aura franchi une étape décisive s’il réussit, dans le prolongement de ces premières transformations, de rendre légitime l’autonomie du point de vue urbain par rapport au point de vue territorial. Région ET ville : des problématiques spécifiques, différentes et complémentaires.

Mais contrairement à ces avancées dans le domaine du développement économique, où l’on constate que l’on commence à s’émanciper des seules hiérarchies administratives, dans celui de la communication, les quelques initiatives prises par l’ADT (notamment à Gomitrabougou), se heurtent aux pesanteurs bureaucratiques caractéristiques de toute administration. Au lieu que l’ADT assume la traduction en langues nationales de notes de synthèse sur les décisions municipales, on en est à constituer un corpus de texte réglementaires, corpus dont la validation suit les lents chemins procéduriers du fonctionnement administratif.

Voilà près de 13 ans que l’on suggère de laisser des traces en langues nationales de la vie municipale dans les villages ; voilà 13 ans que cette idée retenue par nos partenaires s’enlise dans les méandres bureaucratiques alors qu’il aurait suffi de penser la chose comme un bulletin de l’ADT … Cet immobilisme est un autre indicateur des transformations concrètes (ou non !) de la société locale. Tout comme la compétence d’un urbaniste doit venir « équiper » les intercommunalités, celle d’un chargé de communication devrait également rejoindre leur « portefeuille » de compétences. 

 En conclusion

Cette deuxième année, démarrée dans la morosité en raison des pénalisations financières injustifiées qui nous ont été imposées, a dû de plus s’adapter à la situation politique instable du Mali. Si bien que nous sommes passés d’une incertitude liée à l’absence de cadre conventionnel clair, à une incertitude totalement différente, mais bien plus sévère encore liée à l’obscurcissement de l’horizon politique malien. En dépit de cela, le programme avance conformément aux lignes directrices que nous avions tracées avec nos partenaires.

Si ces événements qui ont perturbé le contexte de développement du programme n’ont pas eu de conséquences quant à sa réalisation, c’est d’une part parce qu’il a été élaboré conjointement avec nos partenaires (et non de façon purement technocratique avec l’apport des seuls experts), que les lignes directrices sont pertinentes, et, surtout, que la mise en œuvre du programme est dans les mains des acteurs locaux sur lesquels ces instabilités qui perturbent la coopération internationale pèsent beaucoup moins.

Mais il est prématuré de parler d’autonomie.

Il convient à l’avenir de suivre, comme nous avons commencé à le faire dans ce document, et d’analyser tout ce qui témoigne d’avancées (ou de stagnations !) dans ce domaine. Néanmoins, s’il n’y a pas de développement sans la prise en main de ses affaires, il ne faudrait pas confondre autonomie et capacité d’initiative des territoires, avec une confiscation par les « courtiers du développement » des relations de ces territoires avec leurs partenaires européens. 

Enfin, et ceci devra occuper une partie importante de l’activité de la troisième et dernière année, la priorité absolue est à présent de rechercher les moyens de financer les investissements nécessaires à la concrétisation des programmes issus des dynamiques des pôles de développement (en tout premier lieu la gare routière de Diéma, mais aussi d’autres équipements marchands) : il y va non seulement du développement des cercles mais aussi de la crédibilité de la démarche telle qu’exposée infra et de la crédibilité de nos institutions publiques et de notre coopération.

 Michèle  Leclerc-Olive  – Présidente de CORENS  – 10 novembre 2012


[1]A. COTTEREAU, « Les batailles pour la création du Métro : un choix de mode de vie, un succès historique pour la démocratie locale », Revue d’histoire du XIXe siècle, mars 2005, p. 89-151.

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