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La politique du « vestibule » contre « l’arbre à palabre »

by sur 5 août 2012

Du 10 au 19 juillet 2012, Michèle Leclerc-Olive, présidente de CORENS, conduisait une délégation au Mali ; à l’occasion du comités technique et de pilotage du programme d’appui auquel CORENS apporte son concours . Elle a pu rencontrer des élus de la Région de KAYES et des cercles de DIEMA et de BAFOULABE, faire des interviews filmés, et recueillir les sentiments de Maliens face à la crise que traverse leur pays.

Elle livre ci-dessous ses impressions et les réflexions que lui ont inspiré cette mission au Mali.

Entre raisons d’espérer et craintes de fond.

Dix jours passés dans le « Mali-Sud ». Cette expression, entrée récemment dans le langage courant depuis que des mouvements rebelles et islamistes ont pris le contrôle du Septentrion malien, entérine par ces mots ce que la majorité des maliens espèrent encore pouvoir refuser dans les faits.

Cette mission avait plusieurs objectifs :

* Participer au comité de pilotage de notre programme « Renforcement des appuis techniques et des partenariats en région de Kayes (territoires de Diéma, Bafoulabé Kéniéba) » mené dans le cadre des accords de coopération entre le Conseil Régional de Kayes (CRK) et le Conseil Régional Nord-Pas-de-Calais.

* Faire le point sur l’état d’avancement des activités de l’Agence de développement Territorial (ADT), notre partenaire technique.

* Donner la parole à quelques interlocuteurs maliens pour recueillir leur sentiment face à la crise que traverse le pays.

La première partie de la mission nous a apporté les plus grandes satisfactions. Ce qui au départ, n’était qu’un projet est devenu une réalité socio-politique. Il s’agissait de mettre en relation des territoires infrarégionaux qui ont comme points communs de vivre des transformations similaires dues à la réalisation des trois routes asphaltées qui relient Bamako à Dakar. L’urbanisation de Diéma et Kéniéba s’en trouve accélérée.

Certes, toutes les études convergent pour annoncer que la population africaine, comme celle du reste du monde, vivra majoritairement en ville dans un avenir suffisamment proche pour que l’on parle de « défi urbain ». Mais ces études prospectives concernent les très grandes villes où la fourniture de services publics pose déjà aujourd’hui de multiples problèmes.

Penser l’émergence des petites villes de demain.

Notre souci est de tenir compte de cette évolution apparemment inéluctable autrement qu’en y tournant le dos, en regrettant de manière incantatoire le paradis perdu d’un monde rural qu’on a vite fait  d’idéaliser.

Il nous semble qu’entre le désir de retour à une société rurale idéalisée, et l’anticipation de cette croissance vertigineuse de la population urbaine, qui consiste à  penser que l’enjeu à relever est l’accueil des populations dans les très grandes villes,  il y a place pour une autre orientation : faire en sorte que les petites villes permettent des activités économiques et offrent des services qui dissuadent les populations locales de rejoindre les métropoles.

Faire aussi en sorte que le développement maîtrisé de ces villes petites et moyennes soit un facteur de développement de leurs campagnes environnantes, assurant ainsi le maintien d’une paysannerie qui trouvera dans ces villes les débouchés de productions réorientées et valorisées.

Une telle stratégie, centrée sur l’attractivité des « villes en émergence », entend offrir aux populations les services que seules les villes peuvent fournir (santé, éducation, culture, opportunités d’emploi, etc.) sans pour autant les arracher radicalement à leur milieu. Que cette stratégie n’est pas dépourvue de sens, en témoigne le nombre croissant de migrants qui aujourd’hui convergent vers ces nouveaux carrefours[1], attirés par la possibilité d’y gagner de l’argent.

Cette première partie de la mission nous semble donc très encourageante.

Les réflexions qui suivent, franchement amères, contrastant avec l’axe de travail « villes en émergence », sont issues de la confrontation entre les incidents – mineurs, certes – vécus au cours du séjour, les propos échangés sur la crise et les analyses, menées dans un autre cadre, sur « les mots du politique » après les deux dernières décennies de coopération internationale[2].

La « culture »  quand l’Etat et la société se disloquent.

Disons, avant tout autre chose, que rien ou presque ne donne un sentiment d’insécurité lorsqu’on se déplace dans Bamako ou vers l’ouest du pays. Quelques militaires, postés à l’entrée de l’ORTM, discutent entre eux sans s’occuper des passants. A Kati, quelques canons, gardés par des militaires abrités sous  des tentes blanches pointent leur gueule vers la capitale située à 15 km. Puis, plus rien.

En revanche, peu à peu, au fil des jours, on ressent une ambiance qui semble nouvelle. Peut-être en fait ne l’est-elle pas. Peut-être au fond ne s’agit-il que d’une prise de conscience de ce qui était dans l’air de longue date …

Divers incidents relationnels mineurs ont émaillé la mission. Leur récit exigerait de décrire le quotidien par le menu. Permettez-moi de ne pas les étaler pour ne pas être obligée de restituer à leurs auteurs des mots que la mémoire aimerait effacer. Mais elle n’y arrive pas, car on les croyait d’un autre âge.

Ils révèlent en réalité une situation sociale brutalement dégradée, notamment à cause de la chute des activités touristiques et de l’arrêt d’une partie de l’aide internationale au développement, l’aide budgétaire, principalement[3]. Les ressources issues du tourisme, qui représentaient entre 10 et 15 % des recettes du Mali, ont chuté depuis un an. Des hôtels ont fermé même si on note une reprise de l’activité à Mopti, notamment. Certains des interlocuteurs rencontrés au cours de notre mission au Mali ne peuvent cacher leur émotion lorsqu’ils évoquent l’impact dramatique de la crise sur l’activité économique.

Mais le trouble créé par le retour de ce type d’incidents m’a poussée à essayer de donner un sens à cette expérience en m’attardant un peu sur les réponses qui m’ont été à plusieurs reprises opposées lorsque j’informais mes interlocuteurs que j’allais protester contre l’un ou l’autre de ces incidents : «Dans notre culture, ça ne se fait pas».

C’est-à-dire ? Qu’est-ce qui ne se fait pas ? De quoi est faite cette culture qui recommanderait de se taire lorsqu’un ami est trompé ? Qu’il est victime de prévarication ? Accepter les tripatouillages au motif qu’ils sont perpétrés par des Maliens au profit de Maliens?

J’ai tenté de rassembler quelques souvenirs, car j’avais le sentiment d’avoir naguère assisté à d’autres façons de faire, à des dispositifs de règlement de litiges, menés publiquement (on m’a même en certaines circonstances demandé de donner mon avis), animés parfois par un représentant d’une famille traditionnellement chargée de telles médiations.

Ces procédures continuent de fonctionner, je le sais.

Mais nous avons été confrontés à une tout autre culture. Lorsque votre interlocuteur brandit l’argument culturel – «  C’est dans notre culture » – notre embarras tient à de multiples raisons. D’abord, évidemment, c’est une forme de renvoi à une altérité non négociable ; c’est aussi l’affirmation d’une supériorité en l’occurrence assez difficilement justifiable (par exemple, piratage d’un documentaire par l’ORTM sans l’accord du producteur ou du réalisateur, accompagné d’une demande d’argent pour la restitution du DVD). Mais, surtout, on est confronté à l’évidence classique : ce que quelqu’un revendique comme étant « sa culture » n’est en fait que ce qui va de soi pour lui dans le présent de l’affirmation.

S’il y a une chose dont on voit rarement l’évolution, c’est bien sa propre culture, et on la croit toujours « ancestrale » : elle est toujours énoncée sur le mode de la tradition, même si en fait elle est le produit d’une transformation récente.

En fait, j’avais déjà fait une telle expérience au tournant des années 2000. Une vingtaine d’années plus tôt, au milieu des années 1980, des amis maliens m’avait raconté les offrandes traditionnelles accordées aux crocodiles sacrés vivant dans la mare de leur village. Quand vers 2000, je leur ai demandé de me raconter à nouveau ces pratiques, ils me certifièrent qu’ils n’avaient jamais pratiqué de telles offrandes incompatibles avec leur religion.

Aujourd’hui, je m’interroge : quelle est au fond la culture que mes interlocuteurs viennent d’opposer à mes protestations et demandes de soutien ?

Les grandes agences de coopération : promoteurs d’idéologie.

Depuis deux décennies, en effet, le rouleau compresseur idéologique de la coopération internationale n’a eu de cesse de promouvoir, sans le dire clairement, un modèle sociétal inspiré de ce qui sert d’idéal politique à une partie du monde anglo-saxon : une philosophie politique gravitant autour de sa notion-clé, la « société civile ».

Evidemment ce seul terme ne suffit pas à caractériser cette idéologie ; d’autres termes l’accompagnent : lobbying, gouvernance, partenariat[4], etc.

La force de ce modèle sociétal (où le politique et l’Etat sont largement disqualifiés) tient principalement à ce que cette notion-clé qui entraîne les autres, soit introduites dans les textes programmatiques comme une notion purement descriptive.

Elle permet croit-on, et je pense que beaucoup l’ont adopté pour cette raison, de « parler de politique sans faire de politique », alors qu’en fait elle oblige à faire de la politique sans en parler.

La culture brandie actuellement par certains de nos interlocuteurs est en fait cette idéologie insufflée par les grandes agences de coopération (la culture des arrangements discrets, du lobbying, du réseau) et non une tradition culturelle que ces interventions auraient laissées intactes. Ces interventions ont non seulement contribuer à déstructurer et compromettre le développement du pays en imposant des conventions économiques prédatrices (ex. : en bradant les ressources minières) et destructrices (ex. : en liquidant le chemin de fer), mais elles ont aussi occupé les esprits, en y formatant la pensée politique au nom de l’efficacité (sic !) économique.

La politique du « vestibule » contre « l’arbre à palabres »

Cette « culture » de la société civile, où l’on a coutume de vitupérer contre le politique au nom de l’éthique individuelle, n’est pas complètement étrangère aux pratiques de la société traditionnelle. Mais elle semble en avoir anesthésier certains traits, certaines manières de faire d’avant le tournant néo-libéral des Plans d’Ajustement Structurel (début des années 1980) et les programmes de promotion de l’idéologie de la société civile au lendemain de la chute du mur de Berlin. Depuis vingt ans, c’est cette culture des arrangements discrets, du lobbying[5], du réseau, des services rétribués qui  a malheureusement été encouragée. Surtout, elle semble avoir endormi d’autres pratiques, notamment celles soucieuses de débats publics et de visibilité.

En choisissant de taire les conflits au nom d’une culture du consensus, faute d’être reconnus et verbalisés, ces conflits explosent en dehors des règles de l’espace public.

Dans le même temps où les programmes des grandes agences de coopération renforçaient de fait cette « culture » (déjà présente) des petits arrangements, où l’on entretenait l’illusion que le politique pouvait se dissoudre dans l’affirmation d’un unanimisme de façade, une autre illusion faisait son chemin : une commune référence religieuse permettrait de dépasser les différends.

Il y a peu de temps encore, devant notre inquiétude face à la confiscation des territoires du Nord par des groupes islamistes, on nous avait souvent répondu, « on pourra toujours se mettre d’accord, on est tous des musulmans ».

Ces trois évolutions – indépendantes ? – ont convergé pour affaiblir le politique et abandonner le champ des relations sociales aux seules régulations culturelles … 

La politique peut être conçue comme un champ de forces antagoniques (chacun en appelle à sa propre conception du bien et cherche à la faire prévaloir sans trop regarder aux moyens). Mais elle peut aussi se penser comme un espace dont la richesse reconnue est la pluralité des points de vue, la tolérance et la discussion publique.

Le vestibule (lobby !) où des arrangements sont décidés, et l’arbre à palabre sous lequel les affaires communes sont débattues, sont des métaphores du politique qu’il est fâcheux de confondre, comme on le fait trop souvent.

Tout comme il est fâcheux de confondre les projets politiques attachés respectivement aux notions de société civile et d’espace public. Cette distinction reste largement invisible lorsque l’on se contente de raisonner en termes de valeurs.

Les cultures, telles que nous les restituent les historiens et les anthropologues, sont à la fois des pratiques et des systèmes de valeurs. En tant que systèmes de valeurs elles sont plurielles et évolutives ; une même valeur peut être associée à des comportements très différents. Ainsi, plutôt qu’un corpus de valeurs qui dicterait des comportements, c’est davantage un vivier de ressources pour justifier dans l’après-coup des pratiques ou des actions. Notre regard et notre attention doivent dès lors se porter sur l’agir et son contenu – se taire, couvrir, attendre, déléguer, prendre la parole, manifester, etc. – plutôt que sur des valeurs simplement affirmées.  C’est pour cela que débattre des affaires en public ne peut se confondre avec la résolution discrète des problèmes[6].

 Le deuil de l’idéal démocratique de 1991.

La culture fière de ses valeurs qui nous a été opposée lorsque nous avons été blessés par les petites corruptions évoquées plus haut, n’est-elle pas au fond précisément celle qui a mené le gouvernement ATT à un effondrement aussi rapide que facile ? Ces petites corruptions sont-elles l’expression de la culture ancestrale d’une société alors que celle-ci n’a fait qu’endosser l’habit idéologique qu’on lui tendait ? 

Comment sortir de la crise ? Est-ce une question de valeurs ou de pratiques politiques ?

Certains commentateurs en appellent aux valeurs ancestrales d’une Afrique « qui tient debout et tiendra debout encore longtemps. C’est la mère des continents, elle résistera encore et fera revivre le monde grâce à sa sève nourricière inépuisable ».

D’autres, comme A. Mbembe, pensent qu’ « aucun Etat Africain n’est à l’abri d’une dislocation[7] » comme celle du Mali, alors qu’à l’inverse ce dont l’Afrique a besoin c’est « de redevenir un vaste espace ouvert aux circulations et aux échanges des hommes, des idées et des biens ». Pour ce faire, « il faudrait que les forces africaines s’organisent, qu’elles pensent sur le long terme et investissent dans l’effort d’analyses, d’interprétations, de connaissances qui permettent de transformer le savoir en pouvoir. (…) Ce qui me frappe dans nos sociétés, c’est la capacité des Etats à décapiter leurs élites et à les soumettre à travers un système de dépendance et de corruption. D’où la nécessité d’une contre-élite porteuse d’un projet de transformation radicale du continent, parce que l’Afrique a besoin d’une transformation radicale. Malheureusement, les forces susceptibles de conduire à cette transformation manquent pour le moment à l’appel et voilà le dilemme auquel nous faisons face. »

Laisser aux politiques le soin de régler les problèmes ? Mais n’est-ce pas précisément ce désintérêt pour la chose publique, au profit des petits arrangements et du « développement » qui a permis, sinon conduit à la crise ? N’est-ce pas la « culture » des programmes d’aide au développement qui, ayant valorisé les attitudes politiques d’attentisme et de dénigrement du politique (laissant les gouvernements brader les ressources du pays[8]) qui est à l’origine de la crise ?

Certains des interlocuteurs rencontrés au cours de notre mission au Mali, soulignent le déficit actuel de leadership politique crédible, le manque d’élites capables de proposer une « véritable refondation pour la renaissance d’une Nation forte et vigoureuse ».

Mais la question reste entière : comment faire en sorte que ces nouvelles élites ne succombent pas aux sirènes de la corruption ?

D’autres interlocuteurs, moins nombreux, appellent de leurs vœux un grand débat public sur les disfonctionnements d’un Etat dont on ne voulait pas voir les compromissions et les démissions : « Comment en est-on arrivé là ? » L’arbre à palabres et non le vestibule. Quelques initiatives politiques semblent aller dans ce sens. Elles n’ont pas besoin de se réclamer d’un système de valeurs particulier. La légitimité de l’espace public réside dans son ouverture même.

D’ailleurs, au fait, qu’est devenue la « culture » qui a conduit aux mouvements de 1991 ?  Enrôlée par cette vaste entreprise de développement promue par les agences de coopération depuis vingt ans, aurait-elle perdu son âme et toute capacité à prendre à bras le corps l’avenir du pays ?

Michèle LECLERC-OLIVE, Présidente de CORENS – Août 2012


[1] Voir le documentaire réalisé par Nicolas Leclerc, Diéma, un carrefour dans le Sahel, 2011, production CORENS et 3films14.

[2] M. Leclerc-Olive, « Qu’a « fait » la société civile ? Quelques réflexion suggérées par la crise malienne » dans M. Leclerc-Olive et Sylvie Capitant (dir), A-t-on enterré l’espace public ?, Sens Public n° 15, automne 2012.

[3] Le Mali dépend à 60 % de l’aide extérieure. Le premier ministre annonçait vendredi 27 juillet, qu’entre le 24 avril et le 24 juillet  2012, les douanes et les impôts ont mobilisé des sommes légèrement supérieures aux prévisions.

[4] Il est particulièrement intéressant de noter que dans les multiples entretiens réalisés au cours de l’année écoulée, les personnes interrogées nomment tous les acteurs des « partenaires », y compris lorsqu’il s’agit de dirigeants de multinationales venues exploiter le sous-sol malien. La réalité sociale se perçoit à travers la grille conceptuelle dont on se sert.

[5] Des ONG se sont spécialisées dans la formation au lobbying, considéré comme une pratique démocratique. « Lobby » est le terme anglais pour désigner le vestibule. 

[6] Les pratiques concrètes de délibération sous l’arbre à palabre aujourd’hui dans les communautés villageoises ne rassemblent évidemment pas tous les traits d’un espace public. Des citoyennes et des citoyens ne sont pas autorisés à y prendre couramment la parole. Mais l’arbre à palabre reste une métaphore très précieuse.

[7] Entretien réalisé par A. de Padou pour L’Enquête (Dakar) et republié par le Courrier International n° 1133, 19-25 juillet 2012.

[8]Le Conseil des Ministres du 25 juillet 2012 a validé la participation de l’Etat malien, à hauteur de 20 %  au capital social de la Société des mines d’or de Gounkoto (GOUNKOTO SA), pour l’exploitation (15 ans) d’un nouveau gisement d’or dans le cercle de Kéniéba.

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