Aller au contenu principal

Nord- Mali : Comprendre et ne pas cataloguer.

by sur 9 juillet 2012

Le peuple Malien est un peuple pluriel. Comme tout peuple, il ne se réduit pas à quelques étiquettes, qu’elles soient religieuses, culturelles ou linguistiques. 

Pour comprendre et ne pas enfermer, ni cataloguer les protagonistes actifs et passifs dans des appartenances faussement stables et non poreuses.

 La crise malienne touche chacun d’entre nous au plus profond de nos amitiés, de nos liens de coopération, de notre propre vie.

La revue de presse de CORENS, alimentée par la veille quotidienne d’Hubert Ledoux, nous permet de suivre chaque jour, ou presque, les événements qui scandent l’évolution de la situation tant septentrionale que nationale. 

Par ailleurs, depuis plusieurs mois, des initiatives sont prises pour éclairer cette situation où le tragique et  la complexité  se conjuguent jusqu’à dérouter les experts.

Des colloques, des rencontres ont ainsi rassemblé des historiens, des anthropologues familiers des cultures touarègues, des politistes, des spécialistes de l’islam. 

Plus récemment, Cités-Unies-France a accueilli, à Paris, une délégation d’élus maliens représentant des collectivités territoriales. Leurs interventions (des extraits de certaines d’entre elles ont été postées dans notre revue de presse « Nord-Mali : des TEMOIGNAGES exclusifs ») nous ont décrit le vécu des populations, des fragments d’existence quotidienne, les problèmes concrets à résoudre auxquels les collectivités territoriales doivent apporter des réponses.

Qu’ajouter à tout cela ?

 Importance des collectivités territoriales décentralisées.

D’abord, CORENS voudrait réaffirmer ici sa conviction que les collectivités territoriales ont un rôle décisif à jouer dans cette situation de crise extrême. D’ailleurs, et peut-être ne l’a-t-on pas assez souligné, l’une des raisons de la mise en place de la réforme de décentralisation n’était-elle pas, justement, d’apporter, entre autre, une réponse à la rébellion du Nord de 1990 ? Comme le soulignent de nombreux observateurs, cette réforme a été peu ou prou laissée en friche à partir de 2002. Faire retour sur cette histoire récente est une première urgence si on veut comprendre l’enchaînement des événements depuis une dizaine d’années.

Un bilan de la réforme de décentralisation a été tracé par l’Etat en juin 2011, au cours d’un Forum à Bamako qui a permis une analyse approfondie de la réforme d’un point de vue de l’Etat. Mais restent à faire des bilans similaires des multiples points de vue locaux. Pour notre part, dans les cercles de Nioro du Sahel et de Diéma, à la fin de chaque mandat (2004 et 2009), nous avons réalisé des enquêtes auprès des élus sortants, des chefs de village, des citoyens. D’autres enquêtes ont été réalisées ailleurs qui permettraient de dresser, ou au moins d’esquisser, un bilan qui restitue les attentes, les réalisations et le vécu « d’en bas » de cette magnifique réforme, ralentie depuis une décennie.

Mais aujourd’hui, il nous semble que contribuer à la clairvoyance de la situation ne se réduit pas à faire un état des lieux du passé récent, fût-il sans concession.

 Comment penser l’avenir ?

Nous voudrions insister ici sur deux points qui indiquent le sens de la contribution – évidemment très modeste – de CORENS à ces débats dont l’issue, rappelons-le, appartient aux citoyennes et citoyens maliens.

Le nombre de consultations hebdomadaires de la revue de presse, les messages de plus en plus nombreux dont nous sommes destinataires, tout cela nous confère une responsabilité et requiert que nous ne laissions pas notre philosophie dans l’implicite.

Deux points, donc.

D’abord, il nous semble que penser l’avenir, c’est, on l’a dit, comprendre « comment on en est arrivé là » ; mais c’est, aussi, pouvoir imaginer des solutions adaptées à cette histoire singulière, également disposer d’expériences autres, d’expériences faites dans d’autres sociétés qui ont eu à affronter des problèmes similaires.

Aller voir ailleurs pour penser chez soi.

Cela peut sembler paradoxal. Mais nous pensons que ces détours permettent en retour de se placer au plus près de la situation singulière et d’imaginer des sorties de crise. Peut-on raisonnablement se contenter de prôner le « retour à l’ordre constitutionnel » et faire table rase des événements majeurs qui ont ébranlé le pays ? Le simplisme des déclarations des agences occidentales nous semble nier la réalité de l’histoire et la condamner à se répéter.

Secondement, et c’est là, à nos yeux, le point essentiel : la manière dont la situation est commentée contribue plus qu’on ne le croit à l’évolution de celle-ci.

Nous avons été très touchés par un commentaire posté sur un blog de Mali-Web par Dr Anasser Ag Rhissa (qui n’a pas souhaité que son intervention soit arrachée à ce contexte ; ce que nous comprenons très bien). L’auteur pose la question « Comment distingue-t-on un terroriste d’un non-terroriste ? ». Nous poursuivons : Comment distingue-t-on un bon musulman d’un mauvais ? Un bon patron d’un mauvais ? Un bon communiste d’un mauvais ?… etc.

Nous nous inscrivons en faux contre toute analyse qui croit en avoir fini avec la complexité en ayant étiqueté les gens. En les mettant dans un « tiroir », dans une case qui, implicitement, dit au lecteur qu’il suffit d’attribuer des identités, des appartenances groupales pour dire « l’alpha et l’oméga » de ce qu’ils sont ; et qui présuppose que ce que l’on pense qu’ils sont, prédit ce qu’ils font ou ce qu’ils vont faire …

Il suffit de lire les témoignages les plus récents de ceux qui vivent ces réalités sur place. On rapporte les « passages » incessants des individus d’un groupe à un autre, hésitant entre des motivations diverses, qu’elles soient idéologiques, économiques, ou relationnelles, voire tout simplement opportunistes (aucune de ces données n’excluant les autres).

La dureté des situations concrètes de vie, de survie, en revanche, est une permanence : survivre, s’en sortir, et pour cela être du « bon coté », et pas seulement celui vers lequel votre morale vous porte.

 On ne naît pas terroriste, on le devient.

Comment devient-on extrémiste ? Comprendre cela, n’excuse évidemment en rien les crimes commis, mais attire l’attention sur les gens indécis, sur le fait que les opinions évoluent, que les gens changent d’avis, qu’ils font des expériences, se font une idée des choses, non seulement à partir de ce qu’ils vivent, mais aussi à partir de ce que l’on dit d’eux.

Le désarroi qui est le nôtre face aux exactions, aux violences, aux privations de libertés, trouve son pendant dans le désarroi des populations locales qui doivent arbitrer entre « la peste et le choléra », et qui voient, par ailleurs, une partie importante de leurs jeunes quitter l’école et être enrôlés par les terroristes qui leur proposent, « mirage », des perspectives plus attractives que leur situation immédiate.

Et lorsque ces terroristes seront partis, sur place que restera-t-il dans la tête de ces jeunes? Quel terreau pour demain? Pour quelles aventures?

Les bons et les mauvais !

Raisonner sur des identités, c’est feindre de croire que les actions et les croyances sont figées, prédictibles et n’évoluent pas. Que les gens ne réfléchissent pas, ne changent pas de « camp » ; comme si,  placés dans un contexte aussi incertain, où survivre demain peut être en conflit avec ce que l’on pense aujourd’hui, il était possible de décider une fois pour toutes de sa propre identité. 

«Il y aurait au Mali deux sortes de musulmans. Les bons et les mauvais ? » : Tout serait ainsi dit ? Nous ne le pensons pas.

Que les extrémistes brandissent sans cesse les appartenances identitaires et/ou religieuses comme catégories fondamentales doit nous faire réfléchir ; et nous conduire peut-être à renoncer à colporter ces étiquetages.

CORENS, le 9 juillet 2012

Publicités
Laisser un commentaire

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :