Aller au contenu principal

Mali. Penser la sortie de crise

by sur 30 mai 2012

 Michèle Leclerc-Olive revient sur notre préparation d’un colloque sur la décentralisation malienne, objet historique d’une grande richesse.

L’ancien ministre malien de l’administration territoriale et des collectivités locales Ousmane Sy nous indique les enjeux de la sortie de crise. 

 « Démocraties et pluralités »

 Les pouvoirs publics dans les sociétés plurielles. Ce que révèle la crise malienne.

 La situation au Mali est entrée dans une phase plus confuse encore que celle après le coup d’Etat.

 Les analyses qui circulent ont toujours évidemment un temps de retard sur l’actualité, il n’y a là rien d’anormal mais, jusqu’à aujourd’hui, une constante se dégage de certains commentaires diffusés par la radio ou par internet.  On y souligne la responsabilité de la France qui a poursuivi ses pratiques coloniales pour s’emparer des richesses du sous-sol malien, au mépris des intérêts des populations qui vivent sur ce territoire.

Notre propos n’est pas de prendre le contre-pied de ces déclarations ni de compléter ces affirmations par des enquêtes précises qui les consolideraient. Et même si nous regrettons que le défaut d’éléments d’information dans ce domaine est patent – il ne peut en être autrement puisque de telles stratégies ont besoin du secret pour se développer – nous ne sommes pas équipés pour mener ce travail d’investigation.

 Beaucoup, d’ailleurs, s’en occupent et Hubert Ledoux, dans la revue de presse de CORENS, s’attache à mettre à disposition de toutes et de tous les informations que les journalistes réussissent à recueillir.

 Notre propos est autre. Et avant d’y venir dans le détail, un bref préalable est indispensable. Veuillez m’excuser de ce détour qui pourra paraître à certains trop intellectuel. Merci de bien vouloir cependant en examiner le contenu.

 Description d’une situation et les moyens pour en sortir

On lie très étroitement, et à juste titre, la description d’une situation problématique et les moyens d’en sortir.

 Dans les deux opérations, on utilise des termes et des idées que l’on croit indépendants de la situation problématique que l’on cherche à résoudre. C’est cette évidence que je voudrais suspendre.

 Par exemple : face à un mouvement de sécession, on peut faire comme s’il n’était qu’un accident et prôner le retour à l’ordre ancien (lequel a conduit au désordre !). On peut aussi prendre le mouvement au sérieux et interroger cet ordre ancien puis explorer les ordres possibles qui résoudraient (en partie !) les problèmes mis en lumière par la crise. Mais il est bon dans ce cas d’élargir le champ des possibles pour être sûr de ne pas retomber dans la situation antérieure et de pouvoir imaginer un avenir viable.

 On a donc deux enquêtes complémentaires mais différentes à mener qui ne se disent pas  avec les mêmes termes. Comprendre la formation de la crise ET ouvrir la réflexion,  pour que les dispositions prises s’ajustent à la réalité de la situation.

 Comment participer à la sortie de crise

Je reviens à présent à mon propos. Comment CORENS peut-il participer de sa place, à la hauteur de ses moyens et dans les limites de son rôle – une association de coopération décentralisée qui a noué de très longue date des liens d’amitiés avec des responsables des pouvoirs publics locaux maliens –à la sortie de cette crise ?

 Nous ne sommes pas en mesure de participer à l’enquête sur le déroulement (et l’approfondissement) de la crise elle-même. En revanche, nous pouvons essayer de mettre à disposition de nos partenaires maliens des travaux portant sur d’autres situations dans le monde qui, à des titres divers, peuvent peut-être nourrir la réflexion de tous.

 Que l’on nous comprenne bien. A nos yeux, la situation est une crise majeure qui n’a pas de solution évidente et déjà disponible, en dépit des slogans simplistes de certains. Certes, il manque des éléments de compréhension de ce qui se passe réellement mais, malgré tout, il peut être utile de penser aussi à l’avenir et ceci ne peut se faire qu’en se documentant sur d’autres situations. L’enquête sur ce qui se passe réellement peut prendre beaucoup de temps et peut nécessiter l’opiniâtreté des historiens pour être menée à terme.

 C’est le cas par exemple de la création de la Réserve Fédérale Américaine en 1913 (dont le projet a été élaboré dans le plus grand secret), qui détermine aujourd’hui des aspects essentiels de la crise financière mondiale –  fr.scribd.com › Business/LawFinance  – et dont on ne connaît le déroulement que depuis très peu de temps.  Il suffit à nous convaincre que, s’il y a intervention de puissances étrangères (la France comme ancienne puissance coloniale, mais aussi les USA dont on ne peut ignorer les initiatives dans la sous-région) l’on ne peut attendre l’achèvement de l’enquête sur ce qui est en train de se passer – aussi nécessaire soit-elle – et encore moins croire qu’elle peut se substituer à la réflexion pour construire l’avenir.

A ce titre, le texte d’Ousmane SY témoigne d’une grande sagesse. Nous nous permettons de nous en saisir pour réaffirmer notre attachement à l’expérience humaniste malienne.

 Un colloque sur la décentralisation malienne ?

Nous avions commencé à préparer un colloque sur la décentralisation malienne qui nous semblait, à maints égards, un objet historique  d’une grande richesse pour toutes et tous. Il convient aujourd’hui de déplacer le propos. Et, à distance de tout penchant  à donner des leçons, en amitié, il nous semble que CORENS pourrait contribuer à mettre en dialogue des situations aussi différentes que celles vécues par les  maliens, les belges, les espagnols ou les libanais pour partager les réflexions et les projets politiques qu’elles suscitent.

 Le modèle de l’Etat-nation n’est pas le seul disponible. La rencontre que nous pourrions organiser devrait, selon nous, prendre pour thème central les modalités d’organisation des pouvoirs publics dans des sociétés plurielles ; plurielles tant sur le plan culturel ou écologique qu’économique, linguistique ou religieux.  Face à ce défi sans cesse renaissant, quelles sont les idées qui ont guidé les dispositions prises dans les différents pays ? Les débats qu’elles ont suscités ? Les nouveaux problèmes qu’elles ont engendrés ?

 Un appel à communications sera lancé très prochainement.

-Michèle LECLERC-OLIVE-

  

Comment les Maliens pourront sortir plus unis de cette crise 

Par Ousmane SY  (24/05/2012)

 Ancien ministre malien de l’Administration territoriale et des Collectivités locales. Conseiller municipal à Bandiagara.

 Prenant prétexte des difficultés de gestion interne d’une armée qui est demeurée dans les faits très peu républicaine, une junte constituée de soldats du rang et de quelques officiers subalternes, sortie le 21 mars de ses casernes pour une simple révolte, s’est emparée du pouvoir à Bamako avec une facilité déconcertante. 

 Ce coup d’État au Mali, que tous les observateurs avisés avaient vu venir, étant donnée l’atmosphère politique délétère, a mis un coup d’arrêt brutal non seulement à la préparation des échéances électorales de renouvellement de l’exécutif et du parlement, mais a également contribué à accélérer la dégradation de la situation sécuritaire et militaire dans les régions nord du pays.

 Avec cette crise, le Mali n’a jamais été en aussi mauvaise posture au plan interne et international. Les populations maliennes sont brutalement sorties du rêve d’une démocratie de référence et d’un pays exemple de stabilité en Afrique, pour plonger dans la réalité cauchemardesque d’une démocratie vidée de son contenu, d’une administration décrédibilisée et d’une armée minée par la corruption et l’impuissante. Bref, toute une réalité politique et institutionnelle qui est très loin des attentes et des espoirs d’une nation plusieurs fois centenaire.

 L’analyse de la situation décrite ci-dessus renvoie à trois défis majeurs qu’un sursaut collectif peut permettre de relever.

1.   Le rétablissement de l’intégrité du territoire national.
2.   La remise en état de fonctionnement d’institutions plus légitimes et d’une administration publique plus crédible.
3.   La préservation du processus démocratique et de la continuité républicaine en créant les conditions d’émergence d’une armée républicaine.

 1) Pour le rétablissement de l’intégrité du territoire national, il faut éviter d’aller à contresens des évolutions qu’exige plutôt l’intégration régionale et africaine (un engagement politique fort ancien et encore partagé).

 Les Maliens devront avoir recours à la tradition d’acceptation de la diversité et d’ouverture au dialogue. Le Mali d’aujourd’hui est une nation qui doit assumer et s’enrichir de sa pluralité. Le fait d’avoir voulu, depuis l’indépendance, enfermer cette nation plurielle dans les carcans jacobins d’un État-Nation d’origine coloniale est la cause principale de l’indifférence des populations ou du rejet des institutions et de l’administration étatique. Nos ascendants ont fait cohabiter bamanan, foula, songhoi, soninkés, boua, tamasheq, etc.. dans les mêmes familles, les mêmes royaumes et les mêmes empires. Pourquoi ne pouvons-nous pas en faire autant aujourd’hui ? L’unité de la nation n’est pas antinomique du respect de sa diversité. Il faut les conjuguer au lieu de les opposer. Mettons alors en place des institutions et des procédures administratives qui comprennent et qui savent gérer cette question.

 2) Pour avoir des institutions publiques plus légitimes et une administration plus crédible, mettons un peu de nous même dans la conception de nos institutions et la désignation de ceux ou celles qui sont chargés de les diriger. L’ouverture d’un débat public sur la place des valeurs qui donnent sens à toute gestion publique et sur la volonté réelle du choix des engagements à prendre permettra de faire passer les Maliennes et Maliens du statut de simple citoyen à celui de citoyen à part entière.

 L’acceptation du principe de cohabitation de différents types de légitimités et la reconnaissance de l’utilité et de la place de chacune dans la gestion publique raffermira la solidité et la stabilité de nos institutions. Le partage comme modalité de gestion publique et la quête du consensus (et non la recherche de l’unanimisme comme s’était le cas sous le régime d’ATT) comme modalité première de prise de décision sont le gage de décisions publiques mieux acceptées et plus durables.

 La décentralisation plus poussée de la gestion publique pour changer la nature et les pratiques inspirées de l’État colonial, permettra d’aller dans le sens du respect de la diversité humaine et territoriale, donc, des attentes des populations ou des communautés.

 3) Une armée républicaine

 Enfin, la crise en cours et la présence sans discontinuer des forces armées et de sécurité dans la sphère politique depuis 1968 nous apprennent qu’il ne saurait exister une démocratie stable et durable sans une armée et des forces de sécurité solidement tenues par les principes et les valeurs républicaines. Le respect de l’autorité légitime, la discipline, la soumission au code d’honneur et de respect du bien public et le dévouement jusqu’à l’ultime sacrifice pour la défense de la nation ne sont pas des choses très largement partagées. Un travail patient et volontaire de recadrage des forces armées et de sécurité doit être engagé au plus tôt.

-Ousmane SY-

Publicités
Laisser un commentaire

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :